Avant la représentation, le public se voit autorisé un tour de piste. Il circule autour du décor mystérieux et légèrement lugubre de Cher journal, une mutation comme il le ferait dans une installation artistique. La scène est habitée par l’herbe, l’eau et les corps, que l’auditoire pourrait manquer s’il ne s’y attarde pas tellement les interprètes sont fondues au décor. Des choses aux formes incongrues pendent. Ils rappellent des champignons poussant sur l’écorce des arbres ou des corps pendus. Les deux auront leur place dans l’œuvre de Pénélope Deraîche-Dallaire.
Une cosmogonie naturelle est recréée dans l’espace stérile du plateau, où éléments vivants cohabitent désormais, y compris le public invité à y déambuler.
Cher journal, une mutation s’ouvre sur la question existentielle de la vie et de la mort. La narratrice, au centre, semble tiraillée par ces deux forces, incarnées dans leur propre espace de part et d’autre de Pénélope Deraîche-Dallaire. À sa gauche, une femme sans visage entreprend de laver ces champignons/corps et de les accrocher pour les faire sécher un peu comme on laverait ses morts. À sa droite, une femme s’élance et tournoie autour d’un pole, avec une sensualité et une force incomparables. Cette pulsion de vie est donc associée au désir.
Les fantasmes et les peurs sont mis à nu par l’interprète dans son journal, au centre de ces deux forces qui font rage dans le corps. La maternité, les désirs, les féminicides et la chasse font partie de cette liste quotidienne et extraordinaire tout à la fois dépliée par l’autrice. La kyrielle de pistes lancées par Cher journal, une mutation contribue à tracer le portrait nuancé et en mouvement de cette femme.
« S’inscrivant dans une mouvance écoféministe, la pièce convoque et fait s’entrechoquer différentes itérations de ‘la femme’ — dans son processus même comme dans les figures et images qu’elle crée — de la mère nourricière à l’influenceuse, de la Bond Girl à la chasseuse-cueilleuse, quittant peu à peu la binarité de genre et, éventuellement, l’espèce humaine, à la recherche de nouvelles possibilités d’exister pleinement » — Sasha Dion, conseillère dramaturgique
Tout en lenteur, la performance se déploie presque comme une méditation, un rituel. Le public est invité à contempler et à se laisser bercer par cet espace aussi inquiétant qu’invitant. Pour renforcer l’immersion dans la ‘forêt’, le traitement du son est très texturé et fait usage des différents matériaux à disposition sur scène : bâche de plastique, souffle, talons de la danseuse, eau qui coule, etc. Les bruits provoqués par ces matériaux créent des sons argentins pouvant être comparés à ceux que l’on entendrait dans de l’ASMR.
Tout entière influencée par cette dichotomie vie/mort, Cher journal, une mutation provoque des affects qui oscillent entre désir et dégoût; envie et répulsion. C’est peut-être cette ligne ténue entre deux états qui engendre la mutation. Pour interroger ses propres tensions et contradictions, Pénélope Deraîche-Dallaire s’inspire du champignon, élément vivant ambigu s’il en est un.
« Ni animal, ni végétal, parfois toxique, quelques fois magique ou curatif, ni féminin ni masculin, naissant dans la pourriture et la mort, le champignon est ce corps en mutation annonciateur de transformation. »
Pour l’autrice et interprète, le symbole du champignon « permet de réfléchir aux façons de renaître, de se recomposer, de se composter. » (Le Devoir)
Cette création à la fois singulière et plurielle renaîtra et se recomposera au Théâtre Espace Libre jusqu’au 28 septembre.

