Avec RETRACED et SKLTR, l’USINE C propose une plongée saisissante dans l’univers du krump, mais pas celui que l’on croit connaître. Ici, le style de danse né dans les rues de Los Angeles se transforme, se réinvente, s’empuissance différemment. Cela donne un programme double, à la fois brut et poétique, viscéral et contemplatif.
Le krump : de la rue à la scène
Né dans les ghettos de Los Angeles au début des années 2000, le krump est une réponse à la violence, un exutoire nécessaire devenu langage artistique. Danse d’affirmation et de libération, elle se distingue par son intensité explosive, la théâtralité de ses pas et l’expressivité de ses jeux de mains.
Au Québec, peu d’artistes ont contribué à son rayonnement autant que Vladimir «7Starr» Laurore. Pionnier de la scène canadienne, il a marqué des générations d’interprètes à travers son enseignement. L’artiste participe activement à faire entrer ce style originaire de la rue dans les institutions, comme le Cirque du Soleil ou l’USINE C, sans jamais oublier d’où les pas sont nés.
RETRACED : observer l’étrangeté
Dans la première partie de ce programme double, il y a RETRACED, un solo de Jason Luce où le corps et ses mouvements deviennent objets d’observation. Sous les blacklight, l’interprète apparaît comme une créature étrange — presque extraterrestre. Le public a l’impression de se trouver devant un microscope, témoin d’une présence timide, nerveuse. Insaisissable, mais qui prend en assurance. Le mouvement est fragmenté, intérieur, presque fragile. Une proposition qui déconstruit la puissance habituelle du krump pour en révéler une dimension plus intime qu’on lui connaît moins.
SKLTR : une épopée en clair-obscur
Avec SKLTR, Vladimir « 7Starr » Laurore et Charles « Brøken » Brecard déploient une œuvre ambitieuse, portée par cinq krumpeurs de renommée internationale: Triple C, Frenzy, Soare, Phoenix et Swami. Iels s’abandonnent avec vulnérabilité et force à la partition dense proposée par les cochorégraphes.
Inspirée des univers de dark fantasy, la pièce convoque un imaginaire où se croisent espoir et destruction, avidité et entraide. Les interprètes incarnent des figures à la fois héroïques et fragmentées, évoluant dans un monde au bord de l’effondrement.
Ici, le krump ralentit. Il s’offre tout en retenue, le rendant d’autant plus percutant. Il se transforme en une gestuelle fluide, presque suspendue, une tension constante entre puissance et impuissance. Face aux conflits, aux jeux de pouvoir, à ce cercle rouge brûlant qui les surplombent, les corps oscillent entre solidarité et égoïsme. Une évidence s’impose, pourtant : devant les ruines du monde, personne ne sort gagnant.
Un langage renouvelé
Dans les deux œuvres, les chorégraphes transposent l’énergie brute de cette danse de rue en un langage hypnotique et inédit, du krump comme on ne l’a jamais vu, mettant en scène toute sa versatilité et ses possibles. La musique et la lumière y jouent un rôle central, presque incarné, devenant de véritables partenaires de scène qui sculptent les corps et amplifient les tensions.
Une expérience à la fois physique et politique
RETRACED + SKLTR, c’est bien plus qu’un spectacle : c’est une expérience sensorielle et réflexive. Un espace où le corps devient manifeste, où la danse interroge notre époque, nos contradictions, notre capacité ou notre incapacité, à changer.
Un rendez-vous incontournable pour découvrir le krump dans toute sa beauté.

