Le Théâtre La Licorne amorce sa saison 2024-2025 avec entrain cette semaine en présentant Le garçon de la dernière rangée, une adaptation tirée du texte du dramaturge Juan Mayorga. Avec une trentaine d’œuvres à son actif, le prolifique auteur espagnol s’est mérité de nombreux prix au cours des dernières années, dont le Prix Princesse des Asturies (2022).
La pièce a été érigée d’après une adaptation québécoise confiée à Maryse Warda, et a été conçue par Théâtre Niveau Parking en codiffusion avec la Manufacture. Le texte traduit par Jorge Lavelli et Dominique Poulange a été mis en scène par Marie-Josée Bastien et Christian Garon. Cet accomplissement leur a d’ailleurs valu les honneurs du prix de la meilleure mise en scène, selon l’Association québécoise des critiques de théâtre en 2023. L’œuvre originale avait aussi été transposée au cinéma, à travers l’oeil de François Ozon, dans un film intitulé Dans la maison.
Claude, jeune étudiant de 17 ans, s’investit de manière très personnelle et particulière dans ses travaux de littérature. Son professeur, Germain, habituellement blasé et aigri, se voit complètement happé par les ébauches que son élève étrange et discret s’applique à lui rendre, soudainement de façon compulsive. Au cours de l’évolution de son récit, le garçon qui aime prendre un siège de la dernière rangée en classe – pour tout voir et ne pas être vu- entraîne son lecteur dans la fascination qu’il entretient envers la dynamique familiale chez les autres et tout ce qui se trame dans les maisons des autres. Se positionnant comme l’étranger qui accède à l’intime, il succombe au voyeurisme, qui, par le fait même, nourrit son inspiration et devient un moteur pour son écriture.
Le jeune homme qui demeure toujours pudique sur ses propres intentions et ambitions se plaît, de façon insidieuse, à s’immiscer dans le monde des autres. Il choisira de s’introduire dans celui d’une famille de gens de classe moyenne, celle d’un camarade de classe pour lequel il prodigue des services de tutorat en mathématiques. Transgressant les limites de l’atteinte à l’intimité des autres, le jeune aspirant auteur déploiera au cours de la pièce sa façon de décrire les jeux de pouvoir, les secrets des autres et les travers humains. Son émerveillement malsain pour la vie des autres se manifestera de toutes sortes de manières, à travers les yeux avides de son professeur qui développera pour son élève une admiration presque maladive.
L’idée originale du texte et tout ce qu’il évoque constituent un terrain fertile pour des réflexions et explorations sur notre rapport aux autres, le voyeurisme et notre sens éthique qui se torsionne constamment, lorsque confronté à nos propres vis et travers. Le regard que pose l’auteur sur ces réalités est fascinant et les perspectives nombreuses et leur ambiguité apportent beaucoup de profondeur à la globalité de l’oeuvre. La mise en scène est très dynamique et impose des ruptures de tons qui font tanguer l’ambiance de la pièce entre la comédie, l’intrigue et le drame. Un petit bémol que nous notons est qu’à certains moments, il manque un peu de façons de matérialiser et imager toute la complexité des perspectives. On sent qu’il y a une opportunité manquée dans l’interprétation et dans la direction d’embrasser l’aspect profondément torturé et déjanté du personnage principal que sa manie dévoile et comment cela affecte les autres personnages.
Le garçon de la dernière rangée est à l’affiche de La Licorne jusqu’au 14 septembre. À noter que la représentation du jeudi 5 septembre sera suivie d’un tête-à-tête d’une durée d’environ 20 minutes, une initiative de La Licorne pour permettre aux spectateurs de s’entretenir avec les auteurs et autrices, metteur.e.s en scène ou interprètes des œuvres.
