Peut-on toujours fuir notre propre responsabilité dans les dégâts environnementaux? À quel point peut-on espérer repartir à zéro sans vraiment faire table rase sur nos habitudes? Les changements quon prétend apporter à nos habitudes, veulent-ils vraiment dire quelque chose? Voilà quelques unes des nombreuses questions que nous soumettent, à travers leurs répliques, les personnages de la pièce Les Enfants.
Créée en 2016 par la dramaturge britannique Lucy Kirkwood, mise en scène par Marie-Hélène Gendreau, cette pièce inspirée des événements de Fukushima met en vedette Chantal Baril, Germain Houde et Danielle Proulx, qui se donnent la réplique en tant que Rose, Robin et Adèle, trois ingénieur(e)s à la retraite dune centrale nucléaire endommagée depuis par un séisme suivi dun tsunami. Robin et Adèle, qui ont abandonné leur maison devant lampleur du nettoyage et des réparations à effectuer, vivent désormais dans un petit chalet pas très éloigné de la zone dexclusion, le couple étant incapable de «trahir» leur région, pour citer Adèle. Un petit oasis dans une région qui vit sur du temps emprunté.
Le décor nous rappelle dailleurs ce contraste jusque dans ses détails. Un décor que les codirecteurs artistiques Jean-Simon Traversy et David Laurin étaient fiers de nous présenter comme étant écoresponsable. Dès notre premier regard vers la scène, on remarque la présence dun arbre sans aucune feuille et de troncs coupés un peu partout. Le chalet regorge de bois à lapparence un peu vieille dans son plancher et son mur. Le mobilier de cuisine semble lui aussi vieux et un peu délavé.
Le confort du couple sera mis à rude épreuve avec la visite de Rose, quAdèle croyait morte. Sous une nervosité écrite en majuscules, Adèle lui parlera de ce nouveau mode de vie quelle et Robin ont adopté grâce notamment aux légumes qui poussent chez elle et dans le voisinage. Une prise de conscience en faveur de sa santé, dit-elle. Elle lui parlera aussi de la situation conflictuelle entre Robin et leur fille Laura, ce qui, au fil de la pièce, détaillera un triangle amoureux. Ce sera dailleurs le premier ébranlement dAdèle ce soir-là, les soupçons.
Mais cest lorsque Rose annonce au couple son intention de retourner travailler à la centrale avec dautres anciennes et anciens quarrive la véritable onde de choc. Non seulement elle y retourne, mais elle compte bien entraîner Adèle et Robin dans sa démarche. Sensuivront des échanges sur le sacrifice de soi, sur le temps quil reste à vivre dans le contexte des radiations, sur lhypocrisie des petits changements dhabitudes, sur le déni, le tout entrecoupé de jalousie et de manipulation sentimentale.
Cest au moment de cette annonce que la viande autour de los se présente enfin à nous, un peu tardivement dans la pièce, je dois dire. Jusque là, beaucoup de temps sest offert à nous pour apprendre à connaître les personnages, mais il en ressort ensuite sur les planches un déroulement un peu expéditif, voire sec, pour le spectateur ou la spectatrice, qui a peu de temps pour apprécier la hauteur du dilemme apporté par Rose.
Néanmoins, les deux actrices et l’acteur nous offrent un jeu convaincant. Que ce soit à travers la conviction et l’assurance de celle qui n’a plus rien à perdre, l’insouciance de celui qui s’est résigné ou l’anxiété de celle qui veut refaire les choses différemment mais sans être capable de profonds changements, le choix de trois actrices et acteur de grande expérience savère fort payant.
En somme, Les Enfants atteint son but et force dans nos neurones les questions quelle veut quon se pose. Impossible de quitter la salle sans se demander, au moins brièvement, ce quon ferait dans une telle situation ou ce quon est prêt(e) à faire devant lempreinte humaine quon a laissé jusquà ce jour. Impossible de ne pas repenser à tous ces élastiques quon étire négligemment à chaque jour.
À toutes ces questions posées durant ces 105 minutes, il y en a une que jajoute: Robin, Rose, deux R comme les trois R de lenvironnement? Est-ce que je pense trop loin? Vous me le direz en sortant de la pièce!
Les Enfants, une pièce à voir sur les planches du Théâtre Jean Duceppe jusquau 28 mars 2020.
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