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Beyond the Black Rainbow : ambiance oppressante maîtrisée

Du 2 juillet au 25 août 2024, la cinémathèque québécoise présente, en collaboration avec Fantasia, un cycle thématique. Place à la science-fiction!  En presque deux mois, ce seront plus de 100 films qui exposeront le public à des imaginaires futuristes et technologiques; utopiques ou dystopiques; d’ici et d’ailleurs; d’avant et d’aujourd’hui. Un programme diversifié du meilleur que le genre a à offrir.

Créé en 2010 par le réalisateur et scénariste italo-canadien Panos Cosmatos, Beyond the Black Rainbow est un film étrange unique en son genre. Dans les années 1960, Mercurio Arboria, un leader aux allures de gourou, fonde Arboria, un institut de recherche spécialisé sensé restaurer la balance entre nature et technologies; science et spiritualité, afin de permettre à l’humanité de connaître le bonheur éternel. Comme la plupart des utopies (toutes?), il suffit d’un pas de côté pour que tout vacille. Il suffit d’un tout léger déplacement pour que l’arc-en-ciel aux sept couleurs tourne au noir.

Le film prend place une vingtaine d’années après la fondation d’Arboria, en 1983. L’institut est alors dirigé par Barry, un homme au pragmatisme glaçant offrant des séances de thérapie à une jeune patiente, Elena. On lui découvre rapidement des habiletés surnaturelles et un désir d’évasion : quitter cet hôpital psychiatrique à tout prix et cet homme la gardant captive de son laboratoire.

Une question d’atmosphère

Décrit comme « un rêve fiévreux de l’ère Reagan », Beyond the Black Rainbow se déplie vraisemblablement à l’écran comme sept tons de noirs : avec nuance, profondeur et un étrange sentiment d’angoisse qui ne lâche pas.

Si le film dit quelque chose du monde, on a aussi l’impression que ce propos passe en second plan tellement l’esthétique du film est saisissante. Ou plutôt: sans prendre le pas sur le discours qui se taille en filigrane, la réalisation tout en finesse de Cosmatos suggère, sous-entend, évoque, plutôt qu’exhiber son propos.

Plusieurs plans sont flous, les personnages principaux sont hors-focus comme pour dire : regardez ailleurs. Ce que vous cherchez ne se trouve pas ici, pas tout à fait. Peut-être carrément en dehors de l’histoire. Un rêve fiévreux, oui. Passant d’un rouge clignotant à un noir et blanc surexposé hyper contrasté, les protagonistes s’échangent si peu de paroles qu’une fois de plus, le regard du public est décentré. L’important ne se trouve peut-être pas dans le fil narratif; l’événement se passe dans la construction même du film, dans son mouvement jusqu’à nous. L’incongruité des images, l’aridité du scénario, tout dans le film de Cosmatos cherche à déstabiliser l’auditeur.ice et à garder ses sens en alerte, à pousser sa réflexion, à ne pas le.la laisser s’anesthésier devant un film qui offrirait tout sans rien demander en retour.

Inquiétante étrangeté

La musique qui accompagne le film est composée par Jeremy Schmidt à l’aide d’un synthétiseur analogique. Sa composition aérienne, lente, invite presque à la méditation. Mais le sentiment qui en découle n’est pas tant relaxant qu’inquiétant, comme si tout du corps souhaitait rester éveillé, prêt à réagir au danger, mais qu’il avait aussi fort sommeil à la fois. Le public a l’impression de se trouver sous l’effet d’une drogue obscure à laquelle il n’a pas consentie (ou peut-être que si, au moment où il a pénétré la salle de cinéma).

D’ailleurs, les personnages sont eux et elles aussi constamment engourdi.e.s. La femme de Barry est toujours endormie, s’éveillant toujours en sursaut. Elena est gardée docile à l’aide de calmants et d’un étrange prisme lumineux qui supprime ses pouvoirs. Mercurio Arboria, rendu vieux, est la proie de souffrances s’il manque de recevoir son injection. Même Barry s’enfile pilule après pilule. Est-ce ainsi que l’humain touche au nirvana, bonheur éternel? Dans un état comateux chimiquement induit?

Serenity Through Technology : la devise d’Arboria.

Toutes en allusions, les images au-delà de l’arc-en-ciel noir se font opaques, embrouillées. Comme dans un rêve où les choses font peu de sens, où s’entremêlent des paroles entendues dans une émission de radio, les visages inconnus croisés dans la rue, des souvenirs qui nous hantent comme des fantômes. Où rien n’est sûr si ce n’est de l’impression que ce rêve nous laisse au réveil.

Le film de Cosmatos brille par son ambiance oppressante maîtrisée, la perversion informulée de ses personnages, l’accord tacite qu’il tisse avec le public. Beyond the Black Rainbow est un film à déplier, à consigner dans un carnet et à analyser par instinct et pensée automatique, plutôt que par des liens rationnels, rendus caduques dû à la nature de ce collage dissonant.

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