Cindy Dormoy : Chronologie d’un ras le bol

Difficile de passer outre l’actualité des derniers jours, à moins de vivre dans une cave six pieds sous terre, mais bon, pour ceux qui auraient raté l’information (hein, sait-on jamais), un homme afro-américain du nom de Georges Floyd a été assassiné par des policiers sous les yeux de la planète entière. Pour ceux qui ne comprennent pas la raison de tout ce brouhaha médiatique (parce que oui, j’ai plusieurs fois vu ce genre de commentaires en ligne), et aussi pour toutes les personnes qui m’ont demandé comment je vivais ça, je vais humblement vous décrire ma perspective de ces événements d’un point de vue d’une jeune femme issue de la communauté noire.

Avant : Ces fameuses micros agressions

J’ai pour habitude de penser que les anecdotes font parfois perdre un peu l’essence du débat, mais là je pense que ça a son utilité. Je suis née en France, plus particulièrement en région parisienne et j’ai été élevée dans plusieurs villes françaises et notamment dans un petit village du centre de la France, et à l’époque nous étions la seule famille noire du coin. Pour faire court, à un très jeune âge mes sœurs et moi nous sommes heurtés au racisme.

Avec le recul, je me dis que ça n’était pas forcément voulu, je pense qu’hormis les rares fois où l’on s’est fait explicitement traiter de noms dégradants, la plupart du temps c’était des situations de racisme inconscient. Des anecdotes sur le sujet j’en ai une tonne, mais je pense que la plus parlante est celle, où dans le cadre du spectacle de fin d’année de ma grande sœur (qui à l’époque était à l’équivalent de la 4e année du primaire), sa maîtresse annonce que le thème de la fête de fin d’année sera le printemps et que tous les élèves seront, au choix, des fleurs, des papillons ou des coccinelles… sauf ma sœur qui elle sera un bourdon. Ma sœur qui ne comprenait pas et qui voulait elle aussi être une fleur, demanda alors à sa maîtresse le pourquoi, celle-ci lui répondit « parce que le costume ira mieux avec ta couleur de peau, un bourdon c’est noir et tu es noire ». Je me souviens encore des larmes de ma sœur quand elle fut rentrée à la maison et de la colère de mes parents. J’ai l’impression que des moments comme ceux-ci, j’en ai vécu bien trop dans ma vie, mais j’ai appris à vivre avec.

Chronologie theatre

On avance à aujourd’hui, quelques jours avant le drame qui vient tout juste d’ébranler la planète entière. Je vis désormais à Montréal depuis plus de 10 ans, où je dois dire que j’ai été plutôt chanceuse, car les micros agressions se sont faites beaucoup plus rares (mais je m’en passerais pareil), je demande à mon fils âgé de 12 ans de descendre aux boîtes aux lettres chercher un colis que j’avais reçu, il remonte quelques minutes plus tard, et me dit d’un air interloqué « un voisin m’a arrêté dans le lobby pour me demander si ce colis était à moi et si j’habitais ici », je le regarde vêtu de son pyjama et de ses pantoufles avec les clés de la boîte aux lettres à la main et je m’énerve…vraiment… et lui dit d’un ton exaspéré qu’à l’avenir si une personne venait à lui poser ce genre de question, qu’il devait lui répondre de se mêler de ses affaires! Pourquoi mon premier réflexe était-il de m’énerver? Parce que je me suis rendu compte que sous ses airs de jeunes adolescents, mon fils avait officiellement dépassé le stade de « cute » pour passer à celui de « louche ou suspect » et qu’il allait maintenant découvrir, à ses dépens, ce qu’être un jeune homme noir signifie et tout ce que cela implique, et je dois avouer que j’ai ressenti un mélange de frustration et de tristesse, car comment le protéger de ça? Oui, comment?

Ces micros agressions ne sont pas un racisme affiché, ni même réfléchi et peuvent même paraître banales pour certains, mais c’est l’accumulation de ces anecdotes, et de toutes les autres difficultés qui en découlent (telles que celles liées à l’accessibilité à un emploi, à l’avancement professionnel et à un salaire équitable), qui rendent ça frustrant. Et non, je ne suis pas une victime, car au final toutes ces expériences de vie ont fait de moi la femme combative que je suis aujourd’hui, cependant, en tant que mère de deux jeunes hommes noirs en devenir, si je pouvais leur éviter toutes ces embûches supplémentaires (parce qu’on s’entend que la vie en a déjà pas mal) et bien ce serait toujours ça de gagné.

Pendant : Ce 25 mai 2020

Je me revois scrutant mon feed Instagram et tombant sur une vidéo du drame, qui a depuis fait le tour du monde, plusieurs « policiers » s’appuyant sur un homme noir menotté, plaqué au sol, avec l’un d’entre eux s’agenouillant sur son cou pendant près de neuf minutes, avec une telle désinvolture. Je comprends très vite comment cela va se terminer et je suis effarée… Non, pas encore, c’est trop.

Je pense que pour la première fois de ma vie, j’ai ressenti comme une chape de plomb de fatigue émotionnelle (et pourtant j’en ai vécu des drames personnels), et d’un coup je n’avais plus rien envie de dire, ces images me hantent. Quelques heures plus tard, j’ai été sur un lien partagé par l’activiste américain Shaun King pour signer la pétition demandant l’arrestation des policiers impliqués et j’ai fait un don (parce qu’il faut bien les payer les frais juridiques, entre autres)… puis ça m’a frappé, c’était comme devenu automatique chez moi, il y a à peine quelques semaines de ça je faisais exactement la même chose pour ce jeune joggeur noir du nom d’Ahmaud Arbery, tué par trois autres racistes meurtriers et entre ces deux événements je m’indignais d’une femme blanche, Amy Cooper, qui avait osé appelé la police en feintant se faire agresser par « un homme afro-américain », après qu’un homme noir lui ait demandé d’attacher son chien dans Central Park, tout en sachant pertinemment ce que ces mots pouvaient avoir comme conséquences pour lui.

Je me souviens alors de la discussion que j’avais eue quelques jours plus tôt avec mon fils et j’effectue un virage à 360 degrés en lui expliquant, résignée, qu’il ne devait finalement pas se rebeller quand on lui posait des questions, mais plutôt collaborer et surtout ne pas être impertinent si les forces de l’ordre venaient à intervenir. Comment se fait-il qu’en 2020 les brutalités policières n’ont toujours pas été éradiquées? Comment se fait-il que ma communauté soit encore sujette de façon si violente au racisme? Comment se fait-il que le système soit toujours aussi inéquitable? Que va-t-il advenir des deux futurs jeunes hommes que je suis en train d’élever? Quand allons-nous enfin pouvoir respirer? Tant de questions et si peu de réponses.

Ce 25 mai 2020, la femme noire que je suis en a tout simplement eu marre… Après des nuits à ne pas dormir, suivant de près les rebondissements des manifestations et l’engouement mondial qui a suivi, j’en suis venue à la conclusion que le racisme, brutalité policière et profilage racial inclus n’avaient plus leur place dans notre société et qu’il était plus que temps que tout le monde y mette la main à la pâte.

Après : Le silence et l’ignorance ne sont plus des options

Cependant, pour régler un problème, encore faut-il se rendre compte de sa présence et admettre qu’il existe, non? Quelques jours après le début des manifestations, une de mes connaissances sans aucun doute bien intentionnées me sort : « tu as vu ce qu’il se passe aux États-Unis? Comment ont-ils fait pour en arriver là? », comme si elle venait tout juste de se rendre compte que le racisme existait, comme-ci la réalité de bien des personnes lui était complètement étrangère… À l’époque de la surinformation, comment est-ce possible? Étant habituellement une personne dotée d’un certain tact, j’étais prise entre l’envie de lui demander si elle se moquait de moi ou celle de lui dire de me foutre la paix… mais je me suis résolu à lui répondre qu’il suffisait de s’intéresser à l’histoire des noirs dans ce pays pour comprendre, elle a dû sentir la froideur dans ma réponse puisqu’elle a tout de suite changé de sujet. Avec le recul, je me dis qu’elle voulait probablement engager la conversation, mais sur le coup, j’ai pensé que rendu là, si elle n’était pas au courant des tribulations de la population afro-américaine c’est qu’elle le faisait exprès.

Je comprends que le sujet est délicat et qu’il place beaucoup de monde dans l’inconfort, l’être humain n’étant pas enclin en général aux discussions inconfortables, plusieurs personnes se sentent d’emblée offusquées lorsque l’on parle de racisme, mais il faut bien commencer quelque part. Soyons la génération qui ose, soyons la génération qui reconnaît le racisme comme étant un problème mondial, soyons la génération qui entreprendra la déconstruction de siècles et de siècles de préjugés qui ont la peau dure, et travaillons ensemble à la reconstruction en demeurant à l’écoute, en s’instruisant et en n’hésitant pas à intervenir lorsque nécessaire, ne soyons plus silencieux!

Je pourrais vous proposer plusieurs ressources, mais ma collègue Gabrielle a récemment publié une excellente liste pour ceux qui souhaitent en savoir plus ou s’impliquer.

2 pensées sur “Cindy Dormoy : Chronologie d’un ras le bol

  • 10 juin 2020 à 22:05
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    Très belle tribune ! Tout est dit….soyons concernés et non silencieux…

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