La rue Escalei de Laura Nicolae : un chef d’œuvre littéraire

En plein cœur de Bucarest, dans le quartier Andronache, la rue Escalei devient le décor d’un récit où le quotidien des habitants se mêle aux vestiges d’un passé communiste encore bien présent.

Ce roman nous entraîne dans une intrigue tout en nuances, où chaque personnage révèle, au fil des pages, des fragments de sa vie, de ses blessures et de ses espoirs.

Résumé

Tel que mentionné plus haut, l’histoire se déroule principalement sur la rue Escalei, dans le quartier Andronache, à Bucarest, en Roumanie, durant l’époque communiste des années 70. Ces deux citations du livre dressent un portrait saisissant de l’atmosphère qui y règne :

« Voisins, amis, ou parents, ils vivaient sans horaire fixe, en se pointant le plus souvent au milieu de la journée. Après avoir survécu à la guerre, aux caprices de plusieurs enfants et aux rudesses d’innombrables milieux de travail, ces retraités rassemblés sous la vigne des Marcu engageaient une conversation superficielle dans laquelle se retrouvaient, codifiés, tous leurs non-dits et leurs insécurités. » (p.29 du roman).

« Après la guerre, dans un monde en quête de repères, fatigué par la violence, par le manque d’aliments et de tous les objets de première nécessité, un monde entouré de ruines et de vétérans cherchant leur paix et leur salut dans des rivières d’alcool… » (p.35 du roman).

Ces citations révèlent clairement les cicatrices du passé, dissimulées malgré la résilience des habitants qui font de leur mieux pour rester heureux au quotidien. Loin d’un climat stressant où l’organisation, l’horaire chargé et les rendez-vous à respecter régissent la vie, les habitants de la rue Escalei vivent à leur rythme, au jour le jour, malgré le régime communiste. Cette lenteur apporte une apaisante sérénité à la lecture, accentuée par la présence des hirondelles qui virevoltent quotidiennement. J’y reviendrai concernant les hirondelles.

Dans ce roman, une enquête est lancée suite à un fâcheux et mystérieux incident que personne dans le voisinage de la rue Escalei n’arrive à résoudre, pas même l’enquêteur : l’agression du fonctionnaire Spiridon Popescu. Ce dernier tombe dans le coma pour une durée indéterminée suite à cette agression. Évidemment, plusieurs personnes sont interrogées, voire même suspectées. Cependant, nous sommes loin des romans policiers à la Joël Dicker ou d’Agatha Christie ! En fait, cette agression est un prétexte judicieusement utilisé par l’autrice comme fil conducteur pour assembler en détails le passé des habitants et la dynamique qui règne sur cette rue Escalei, avec la culture de la Roumanie de l’époque. Chaque habitant a sa propre histoire, et ce sont ces histoires qui sont davantage mises en avant plutôt que l’enquête elle-même. Le lecteur prend surtout plaisir à découvrir, au fur et à mesure, les relations entre les personnages et leur lien avec le passé.

Parmi les nombreux personnages, mentionnons :

  • le grand-père Constantin Marcu, aussi surnommé Costica, un cordonnier retraité, et
  • sa femme Sofia, 
  • leurs petits-enfants, Andrei, Gabriela et Mircea,
  • les trois fils de Constantin et Sofia : Aurélian, Angelo et Lilian,
  • Corina, la femme de l’ingénieur Lilian,
  • Pandrea, un ancien camarade d’armes de Costica depuis 1945,
  • Madame Eleonora Filipescu, surnommée la sorcière,
  • son fils Puiu, passionné par les colonies d’abeilles,
  • Margareta, la femme du capitaine Stanescu,
  • Tica, le conducteur de tramway surnommé Wattman,
  • Ioana, une Tsigane aux tresses blanches,
  • Greta, une voyante,
  • l’enquêteur et son associé,
  • Spiridon Popescu, la victime,
  • Florica, la femme de Spiridon Popescu,
  • Alina, la mère de Mircea,
  • le capitaine Stanescu, un ancien combattant et aviateur retraité, qui vient quotidiennement prendre un café chez les Marcu.

Cette citation suivante résume à la fois le personnage de l’aviateur Stanescu, mais aussi un aspect unique de la Roumanie de cette époque : « Spectateur quotidien de la routine des Marcu, l’aviateur Stanescu était le genre de voisin qu’on ne rencontre qu’en Roumanie du Sud : quelqu’un qui se réveillait, puis s’habillait proprement pour, ensuite, s’installer chez ses amis toute la journée sans but précis. Sofia et Constantin le respectaient et ne se questionnaient jamais sur la pertinence de ses visites. L’aviateur s’enracinait sans un mot dans le jardin, ou bien s’installait dans le kiosque et passait la journée à écouter les conversations autour de lui. Toujours égal à lui-même : coquet, raffiné, tranquille. »

On découvre aussi un certain malaise entre les voisins, particulièrement entre les Marcu et les Filipescu. Petit à petit, les liens entre les personnages révèlent à chacun un passé, une histoire, et des douleurs. En somme, l’intrigue de ce roman ne repose pas seulement sur l’agression du fonctionnaire, mais aussi sur le passé de plusieurs personnages. Par exemple, pourquoi les enfants vivent-ils avec leurs grands-parents ? Où sont passés les parents ? Qui est l’agresseur ? Qu’advient-il de la victime Spiridon ? À lire pour connaître le dénouement !

Mon avis 

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce roman, ce sont les parties où le point de vue des enfants est mis en avant. Leur compréhension, différente de celle des adultes, se base surtout sur ce qu’ils voient, comme dans un film muet à distance. Ils sont même prêts à espionner secrètement les voisins. Et lorsqu’ils ont l’opportunité d’entendre les adultes, ils s’amusent à simuler ce qu’ils ont compris de l’enquête en jouant eux-mêmes les enquêteurs, posant leurs propres hypothèses avec leur esprit imaginatif d’enfants.

Aux yeux des adultes de la rue Escalei, les enfants ne font que s’amuser toute la journée et ne sont pas pris en compte durant l’enquête. Cependant, lorsque Andrei ou Gabriela posent leurs questions aux adultes, les non-dits sont exposés, incitant ainsi le lecteur à se poser lui-même des questions et à continuer sa lecture. Les adultes connaissent les réponses, mais ils n’osent pas répondre directement aux plus jeunes. J’ai donc été charmée par la belle touche d’innocence des enfants, tout en ayant envie de lire jusqu’à la fin !

Un autre point que j’ai apprécié dans ce roman est la manière dont Andrei égaye les journées de l’aviateur Stanescu en lui lisant des passages sur l’histoire de Bucarest. Le lecteur découvre ainsi non seulement les événements marquants de l’histoire de la Roumanie, mais aussi la belle complicité et le partage de l’héritage culturel qui s’établissent respectueusement entre un enfant et une personne âgée ayant vécu la guerre.

En contrepartie, ce roman apporte une certaine complexité dans la compréhension de l’histoire en raison du grand nombre de personnages. Il s’agit d’un type de roman qu’il faut lire sans distraction, à tête reposée, en y prêtant toute son attention, surtout lors d’une première lecture. Il est possible que le lecteur se sente un peu perdu parmi tous ces personnages. Ainsi, un arbre généalogique ou une liste des personnages avec une courte description, comme cités plus haut, aurait facilité la lecture. Cependant, une fois les personnages bien identifiés, avec leurs liens et les incidents qu’ils ont vécus, c’est un grand plaisir de suivre l’histoire de ce roman. Un type de roman que je relirai avec plaisir !

Finalement, tout comme la jolie page couverture le montre, l’autrice intègre des hirondelles à travers la nature de la rue Escalei. Ces oiseaux ne font pas partie de l’histoire à proprement parler, mais ils embellissent le décor de chaque scène du roman, apportant la sonorité de leurs gazouillements et leur présence dans le magnifique paysage des champs de maïs et de vignes. Par ailleurs, la belle plume de l’autrice accentue la présence des oiseaux en suivant les conversations des personnages : tantôt ils roucoulent lorsque les échanges sont agréables, tantôt ils se taisent lorsque un malaise ou un questionnement plane sur les discussions.

De plus, malgré certains événements parfois tristes, voire même tragiques, le virevoltage et le gazouillement des oiseaux apportent une douce légèreté à la lecture, soulignant la lenteur du rythme de vie des habitants. Plutôt que d’utiliser l’humour, ce sont surtout ces hirondelles qui viennent alléger le roman, dans un style d’écriture bien unique. Un roman qui fait du bien, à savourer comme un bon vin !

Une belle recommandation d’un roman qui a même reçu le prix Robert-Cliche du premier roman 2024, disponible dans toutes les librairies du Québec !