Il y a des œuvres qui ne se regardent pas. Elles s’habitent, se traversent.
Magna Mater de Micha Raoutenfeld est de celles-là.

Deuxième volet de La trilogie des corps éthériques, Magna Mater s’impose comme une expérience artistique rare, à la fois charnelle et cosmique. Un chant venu d’avant les mots. Une immersion dans un ventre ancien, là où les corps se souviennent d’avoir été eau, souffle, terre et feu; mère et enfant; humain et animal. Où la conscience englobe le corps et non l’inverse. Ce rituel scénique nous emmène sur une île — peut-être un souvenir — où un corps cherche à comprendre pourquoi il est là. Pourquoi il est ainsi. Un corps en devenir, à la fois neuf et ancien, égaré dans une mer laiteuse, guidé par une figure féminine comme un murmure dans l’obscurité.
Une créature naît. Iel n’est qu’un corps. Iel fait des sons, marche, rampe. Et pourtant, s’incarnant hors de tout langage connu et de ses définitions, cette créature est bien plus que son enveloppe. Iel est infini. Le public assiste à une naissance dans le liquide amniotique ou dans un lieu inconnu dont nous avons oublié le souvenir, dans le mystère des abysses, où les poissons et les méduses ont évolués jusqu’à avoir des pieds.

Magna Mater convoque les mythes anciens – ceux de la déesse mère et des prêtres en rupture – pour les réinsuffler dans le présent. Puisant dans cette mémoire mythique où la figure puissante et protectrice de la grande mère côtoie les corps liminaux dédiés à un culte radical, l’œuvre propose une relecture queer et contemporaine de ce récit fondateur pour créer de nouveaux espaces symboliques. Le rituel devient acte de réconciliation : entre chair et esprit, entre soi et le monde. L’eau, omniprésente, rappelle notre nature fluide, notre porosité.
« L’eau nous rappelle que ce que nous appelons « intérieur » et « extérieur » n’est pas réellement séparé. Sachant que 70 % de notre corps est constitué d’eau, cet élément met en relief le lien inextricable que nous entretenons avec notre environnement. Penser que nous sommes isolé·es de ce qui nous entoure et des autres est, à mes yeux, une pure illusion. L’eau agit comme une preuve tangible de notre interconnexion et de notre interdépendance. »
Nous ne sommes pas isolé·es.
Nous sommes traversé·es.
Dans Magna Mater, le corps se fait passage, seuil, vibration. Il est jouissance de sons et de mouvements, d’expérimentations, puis il est souffrance. Carcan. Le cordon ombilical passe de lien viscéral à chaîne de métal. Naître devient alors un acte politique et mystique. Une danse entre visible et invisible.

Le son de Magna Mater est à l’image de ce corps qui se découvre : il naît, pulse, respire, joue. La musique se sculpte dans l’air, surgissant du mouvement lui-même. Chaque vibration est une caresse ou une coupure. La musique en direct, organique, fusionne avec le geste pour créer un environnement sonore envoûtant, toujours vivant.
Cette performance immersive brouille les frontières entre les disciplines – danse, rituel, théâtre – pour mieux dissoudre celles qui cloisonnent notre perception du corps, de l’identité et du monde vivant. L’audience est conviée à cette traversée intime et troublante, dans un espace sensoriel singulier, presque utérin. Magna Mater se déploie dans une scénographie hypnotique, baignée d’eau laiteuse, d’ombres mouvantes et de tableaux vivants.

Ce deuxième chapitre, après Papeça, s’éloigne du réel pour plonger dans le mythique et l’archaïque. Il ouvre des brèches dans notre manière de concevoir le vivant, l’identité, la corporéité. Micha Raoutenfeld signe ici une performance qui nous rappelle que nous ne sommes pas séparé·es de ce qui nous entoure, mais bien des extensions mouvantes d’un tout vibrant.
« Ce qui me vient d’ailleurs me parvient d’un endroit où il n’y a pas de séparation entre mon corps et ce qui l’entoure. Dans cet endroit, l’interconnexion du vivant est irréfutable et la seule manière d’entrevoir la vie. »
L’artiste tisse un espace liminal où tout vacille joyeusement, douloureusement : le genre, le langage, les contours du réel. Une créature rampe, pleure, crie, jouit, renaît. Un être affranchi des définitions, porté par les courants d’une mémoire oubliée. Un écho venu d’ailleurs, de cet endroit où nous étions encore tout.
Un cri ancien pour des corps nouveaux.
Une invitation à renaître, ensemble, dans l’eau trouble et sacrée d’un monde à réinventer.