Du 2 juillet au 25 août 2024, la cinémathèque québécoise présente, en collaboration avec Fantasia, un cycle thématique. Place à la science-fiction !
En presque deux mois, ce seront plus de 100 films qui exposeront le public à des imaginaires futuristes et technologiques, utopiques ou dystopiques, d’ici et d’ailleurs, d’avant et d’aujourd’hui. Un programme diversifié du meilleur que le genre a à offrir.
Adapté d’un roman écrit par Thea von Harbou, Metropolis est un film de science-fiction allemand réalisé par Fritz Lang en 1927. Alors marié.e.s à l’époque, von Harbou et Lang co-signent le scénario de ce film maintenant culte, au centre duquel gravitent les thèmes du pouvoir, de l’industrialisation et des luttes de classes. La version restaurée de Metropolis est classée au registre international « Mémoire du monde » de l’UNESCO depuis 2001.
Metropolis est une mégapole futuriste où la société est violemment divisée. En haut, dans la cité de lumière, les humain.e.s vivent dans l’oisiveté et la luxure, sous le soleil des jardins éternels. Dans les profondeurs du sol, entre ferraille et fumée, le corps et l’énergie des ouvriers sont instrumentalisés. Épuisés et sales, ils constituent la machine vivante qui permet de faire rutiler la cité de lumière.
“Who is the living food for the machines in Metropolis? Who lubricates the machine joints with their own blood? Who feeds the machines with their own flesh? »
Un jour, une jeune femme, Maria, entre en irruption dans les jardins éternels avec des dizaines d’enfants en pleurs et visiblement issus de la cité souterraine. Freder, fils de Joh Fredersen, cerveau à l’origine de cette société ségrégative, est ébloui par la beauté de Maria et intrigué par ses paroles: « voici tes frères et sœurs ». Jusqu’alors, Freder ignorait la réalité des personnes vivant au-dessous. Il descendra dans les profondeurs de la cité à la recherche de la jeune femme et découvrira l’esclavage, l’aliénation.
« Freder: Your magnificant city, Father – and you the brain of this city – and all of us in the city’s light – – and where are the people, father, whose hands built your city?
Joh Frederson: Where they belong… »

Ciné-concert
La partition musicale d’origine de Metropolis a été écrite en 1926 par Gottfried Huppertz. Lors du visionnement à la Cinémathèque québécoise, le film est accompagné au piano par Roman Zavada, un pianiste-compositeur canadien qui fonde sa démarche créative sur l’instinct, la spontanéité et l’improvisation. Pianiste attitré de la Cinémathèque, ce musicien est une référence en matière d’accompagnement musical pour les films muets. Dans les cinémas, les écoles et même en plein-air, ce passionné participe à démocratiser et actualiser le cinéma muet en insufflant un nouveau souffle à ces classiques oubliés. Une symbiose toute organique naît ainsi entre les images et la musique.
Esthétique polémique
L’œuvre globale de Lang a souvent interrogé la lutte pour le pouvoir, la violence et la liberté. Connotés d’un fort symbolisme, les plans de Metropolis traduisent ces enjeux par eux-mêmes. Près du soleil, au sommet du monde : les érudits, les intellectuels, les cerveaux. Les dirigeants dont l’existence appelle la lenteur et le divertissement. Sous eux, dans la saleté de la terre où l’on ne voit pas la lumière: les mains, les bras, la force brute. Inférieurs, littéralement.
“HEAD and HANDS need a mediator. THE MEDIATOR BETWEEN HEAD AND HANDS MUST BE THE HEART!”
Lang refusera de décrire le style de Metropolis comme expressionniste, bien qu’il soit couramment considéré comme tel par les théoricien.ne.s. Certains éléments l’en rapprochent effectivement : le haut contraste entre ombres et lumières, la grande intensité expressive, les lignes très franches, etc. Ce sera d’ailleurs Lang qui introduira, dès 1919, cette esthétique qui fera école.
Tandis que l’expressionnisme s’attache plutôt à projeter une subjectivité déformant la réalité afin de susciter de fortes réactions émotives chez le public, le film de Lang refuse la fantasmagorie et s’ancre plutôt dans un certain pragmatisme.

Film précurseur
En 1927, Fritz Lang jette un regard très juste sur la modernité, le progrès et la déshumanisation opérée par le travail à la chaîne (les employés ont littéralement des numéros pour nom et sont tous habillés de la même manière).
À l’ère du développement accru de l’intelligence artificielle, Lang et von Harbou imaginent déjà un androïde : une entité sans conscience créée par l’homme qui serait entièrement à la disposition de suivre ses ordres. Mais pour rendre cet androïde charmant, pour lui conférer quelconque pouvoir d’influence, il devra prendre une forme humaine. C’est pourquoi le créateur de la machine, Rotwang, capture Maria afin de dupliquer son visage sur celui du robot. La figure du double est d’ailleurs présente dans la majorité des œuvres de Lang. Avec la gentillesse et la candeur perçus dans les traits de la jeune femme, personne ne se méfiera de cet assemblage de boulons obéissant. Mais s’il pouvait développer une volonté propre?
« L’une des premières androïdes à l’écran, le double maléfique de la travailleuse Maria dans le Metropolis de Fritz Lang, reflète déjà les inquiétudes éprouvées face à l’ambivalence de ces êtres mi-humains mi-machines, à la fois aisément manipulables et partiellement autonomes. Lors de ses premières apparitions, le robot de Metropolis (1927) évoque encore quelque part l’automate de l’ancien temps, créature mécanique sans intériorité. C’est lorsqu’elle hérite du visage de Maria qu’elle semble s’animer au sens fort du terme – et devenir vraiment inquiétante. » Ces robots qui nous côtoient, Apolline Caron-Ottavi (17 juillet 2024)
Bien que le film de Lang soit visionnaire, l’on regrettera un peu que ce robot ait pris vie aux dépens du « vol » d’un visage et d’un corps féminins, objectifiant littéralement Maria en coquille docile et érotique.
Version complète
Le film, originellement considéré comme un échec critique et commercial à sa sortie, est raccourci dans l’espoir de provoquer une meilleure réception chez le public. D’abord amputé, puis réhabilité à l’issue d’une longue enquête d’une vingtaine d’années, les scènes manquantes sont retrouvées au Musée du cinéma de Buenos Aires dans la deuxième moitié du 20e siècle.
Metropolis, aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre, témoigne d’une vision glaçante de la modernité industrielle à travers un langage cinématographique impeccablement maîtrisé.