À l’occasion du Mois du patrimoine asiatique, le court-métrage Le Petit Panier à Roulettes sera projeté le 22 mai prochain au Cinéma Public, en ouverture du Festival Champa. Ce film, signé Laurence Ly, met de l’avant des voix asiatiques du Québec et aborde avec finesse les micro-agressions et les réalités vécues par les familles immigrantes.

Au cœur du récit
Trang, une mère d’origine vietnamienne confrontée à un moment de discrimination dans une épicerie. C’est Laura Luu, actrice et collaboratrice de Passion MTL (qu’on adore ici!), qui incarne ce rôle avec une justesse bouleversante. Sa performance a d’ailleurs été saluée à l’échelle nationale avec une nomination aux Prix Écrans canadiens 2025.

Une interprétation ancrée dans le vécu
Pour Laura, ce personnage est bien plus qu’un rôle : c’est un hommage aux mères de la première génération, à leurs silences, leurs sacrifices et leur résilience. Le film résonne d’autant plus cette année, alors que l’on souligne les 50 ans de l’arrivée des réfugiés vietnamiens et cambodgiens au Canada.
Voici quelques questions que nous avons posées à Laura :
Qu’est-ce qui t’a le plus touchée chez Trang, ton personnage, et en quoi t’es-tu reconnue en elle ?
Le Petit Chariot à roulettes m’a interpellée, car c’est le récit des immigrants vietnamiens de première génération. Il touche à mes racines. L’histoire de la famille de Trang est un exemple du vécu de ma communauté au Québec.
Je me suis reconnue en Trang, parce que j’y ai vu ma mère. J’ai été témoin de ses luttes contre les barrières linguistiques et culturelles, car j’ai été son enfant-traducteur. Jouer ma mère, et toutes les mères vietnamiennes, est un honneur pour moi.
Aussi, en ayant moi-même deux jeunes enfants, je ressens profondément les difficultés d’une mère réfugiée qui jongle avec son identité asiatique et les valeurs canadiennes. Elle garde la tête haute et défend ses droits par principe, malgré les préjugés, parce qu’elle veut être un modèle pour ses enfants et parce que c’est ici qu’ils grandiront. Comme parent, c’est sa responsabilité de leur faire une place et de leur montrer comment le faire.
Comment as-tu abordé ce court-métrage aussi chargé en émotions ?
Le court-métrage met en scène des épisodes similaires à ceux dont j’ai été témoin durant mon enfance. J’ai puisé dans mon vécu personnel pour recréer ce que j’ai vu et ressenti, tant au niveau de mon identité que des blessures intergénérationnelles.
Il faut aussi rappeler que j’étais réellement enceinte lors du tournage. Mes hormones ont contribué à l’intensité de mon jeu. C’était plus facile de jouer cette scène fictive, comparativement à l’agitation réelle que je vivais dans mon corps après sept mois de grossesse.
Habituellement, une Vietnamienne de première génération ne montre pas ses émotions. Dans notre culture, il faut garder la tête froide pour démontrer sa force par exemple, on ne crie pas en public. Dans ce court-métrage, les personnages de Trang et de son mari sont confrontés à la survie, à la pauvreté et à la fatigue liée à la grossesse. Cette accumulation les fait déraper. Ce qui se passe habituellement à huis clos survient ici en public. C’était intéressant d’explorer cela dans le jeu : exploser d’émotions tout en gardant une certaine retenue. Jouer entièrement en vietnamien, avec émotion, a été un véritable défi. Je suis fière de l’avoir fait, en tant qu’artiste de la diversité, dans un film qui se passe au Québec. Cela me motive encore plus à participer à des projets semblables.
Ta nomination aux Prix Écrans canadiens, qu’est-ce que ça représente pour toi en tant qu’artiste et femme d’origine vietnamienne ?
Cette nomination est un accomplissement dont je suis fière.
Venant d’une famille asiatique, j’ai grandi avec une première génération qui décourageait la profession d’artiste. Cette nomination montre que ça vaut la peine de continuer malgré la pression constante. Elle coïncide aussi avec le 50e anniversaire de l’arrivée des réfugiés vietnamiens au Québec. C’est un hommage aux familles de ma communauté, et une démonstration de l’importance de produire des films qui nous ressemblent parce que nous sommes des citoyen·nes québécois·es et canadien·nes.
Petite, je rêvais d’avoir des enfants blonds aux yeux bleus, car c’est ce qu’on idolâtrait à la télé. Aujourd’hui, j’aimerais que mes enfants désirent avoir des enfants qui leur ressemblent. D’où mon rêve de voir plus de personnes asiatiques représentées au Québec.
Je pense que cette reconnaissance peut inspirer d’autres talents à émerger. Je souhaite voir davantage de modèles de diversité sur nos écrans, auxquels mes enfants puissent s’identifier.
Cette nomination s’inscrit aussi dans la continuité de mes efforts, depuis la pandémie, pour faire entendre les voix des communautés asiatiques au Québec. C’est un honneur pour moi de continuer à défendre cette cause. C’est une responsabilité que je prends très à cœur.

Le regard de Laurence Ly
Le réalisateur Laurence Ly, lui-même d’origine cambodgienne et vietnamienne, signe un film à la fois intime et universel. Il explique : « Je voulais raconter un conflit ordinaire, mais porteur d’injustices invisibles ». Sa direction précise, tout en retenue, donne à chaque geste du quotidien une résonance plus large.
À Laurence, on a voulu poser :
Pourquoi avoir choisi une épicerie comme lieu central du récit ?
L’épicerie est un lieu où l’on se rend pour combler nos besoins essentiels au quotidien. C’est pourquoi j’ai trouvé pertinent d’explorer les enjeux de mon court-métrage dans cet espace. Quand un conflit éclate à l’épicerie, autour de besoins élémentaires, c’est comme si, en tant que société, on avait échoué quelque part.
C’est aussi un lieu où l’on croise tout le monde du quartier. Cela en fait un microcosme intrigant.
Le film a voyagé dans plusieurs festivals à l’international : quelle réaction t’a le plus surpris ?
Ce qui m’a le plus surpris, c’est de constater que ce sont des enjeux universels comme les barrières linguistiques pour les immigrants et tout ce que cela implique. Ou encore, l’émotion transmise par la chicane.
Étonnamment, certains détails du film, qui me semblaient très ancrés dans la culture québécoise, résonnent ailleurs. Par exemple, des Japonais m’ont raconté que la chanson Auld Lang Syne joue littéralement dans tous les magasins au Japon pour annoncer la fermeture. Donc, son utilisation à la fin de mon film a eu pour eux un impact émotionnel fort. Ils se demandaient si c’était pareil au Québec et si ça évoquait la même chose.
Quel message espères-tu que le public retienne après avoir vu Le Petit Panier à roulettes ?
Je n’aime pas trop dire qu’il y a un message dans mon film, mais j’apprécie le sentiment ambivalent que peuvent provoquer certains questionnements, notamment ceux autour du concierge, ou encore les réactions à ce que fait la petite fille à la fin.
C’est peut-être là que se trouve le message : dans les questions qu’on se pose après.

Un film qui voyage… et qui marque
Déjà récompensé au Québec, en Asie et ailleurs (Les Percéides, Jeonju International, Filministes, etc.), Le Petit Panier à Roulettes continue de tracer sa route, mais avant tout, c’est une œuvre de cœur, de mémoire, et de transmission.
Rendez-vous le 22 mai au Cinéma Public pour cette soirée spéciale, où le film sera présenté avant le documentaire Don’t Think I’ve Forgotten. Une belle façon de souligner les identités multiples qui composent le Québec d’aujourd’hui.