She and the other(s): les couches de soi

Au milieu de vêtements colorés étendus sur le sol, Chi Long est seule en scène. Elle s’adresse directement au public : « voici ma robe vietnamienne ». Rapidement, l’audience comprend que chaque pièce de vêtement entretient une histoire personnelle avec l’interprète : celle-ci lui a été offerte par son premier copain montréalais, celle-là a été achetée en Australie et ramenée au Québec, et voici les premières pantoufles vietnamiennes à sa taille.

Comme les vêtements, les histoires s’empruntent et s’échangent.

Comme les histoires, les vêtements permettent d’être quelqu’un d’autre pour un temps.

Une femme asiatique porte une combinaison jaune avec une ligne noire
Crédit photo: Caroline Hayeur

Références à la culture pop, Histoire avec un grand H et récit de vie tout personnel s’entremêlent à travers le corps et la voix de l’artiste Chi Long. La vie en Australie, In the Mood For Love de Wong Kar-Wai, l’arrivée au Québec, W.D Ehrhart racontant à David Hoffman son expérience au Vietnam après la guerre. Les films qui nous ont marqué et la matière des cours d’histoire s’entrechoquent à notre existence toute singulière, révélant une identité composite, une identité courte-pointe, une voix que l’on s’imagine unique, mais résolument plurielle. 

She and the other(s) est une performance autofictionnelle qui interroge la mémoire, les mécanismes de construction identitaire et les traumas intergénérationnels. La guerre du Vietnam, les identités québécoise et australienne, la féminité : tant d’histoires personnelles et politiques somatisées par un seul corps comme plusieurs morceaux de vêtements portés en même temps. On se sentirait presque à l’étroit dans sa peau en essayant de faire tenir toutes ses couches, dont certaines qui nous dépassent largement.

Une femme assise en grand écart soulève et aligne de petites cloches de verre
Crédit photo: Caroline Hayeur

Entremêlant danse et théâtre, ce solo de Chi Long créé par Élodie Lombardo est humoristique par moments, très sérieux par d’autres. Du léger et du profond, de la danse au théâtre, de l’intime à l’universel,  du contemporain à l’historique, Chi Long évolue sur scène avec assurance et brio. Au début plus littérale en raison des vêtements revêtus, puis retirés, sa mue devient peu à peu plus spirituelle. Jouant sur les contrastes pour mieux brouiller les pistes, l’identité apparaît comme un noyau diffus qui traverse le monde et est également traversé par lui.

She and the other(s) met en lumière la nature hétéroclite et complexe de nos existences au prisme des enjeux migratoires. Mêlant les pistes géographiques, historiques et identitaires; laissant se chevaucher librement époques, continents et imaginaires, la performance interroge la transmission et les legs qui nous sont laissés. Avec des projections tout aussi hétérogènes où s’entrecroisent des images de guerre et de Chi Long en combinaison de latex, le corps devient un espace de création, un territoire en lui-même aux potentialités multiples. Par le truchement des parures, Chi Long se met à nu et révèle cette part collective qui forge ce que l’on a de plus personnel. 

Des projections sur un rideau de cordes minces
Crédit photo: Caroline Hayeur

She and the other(s) sera joué à La Chapelle Scènes Contemporaines jusqu’au 19 octobre dans le cadre de la 13e édition du Festival Phénomena. Ce solo renaîtra également à l’Espace Libre du 23 janvier au 1er février 2025.