Sirop de poteau : retour marquant de Francis Ouellette

Après le roman Mélasse de fantaisie, Francis Ouellette nous revient avec son plus récent roman, Sirop de poteau.

Dans son premier roman, il présente une autobiographie romancée de diverses mésaventures dans un quartier défavorisé de Montréal, le Faubourg à m’lasse, dans les années 70.


Toujours dans la même période, cette fois-ci avec Sirop de poteau, il nous amène à découvrir les hauts et les bas du vécu de Frigo, l’un des personnages secondaires significatifs dans Mélasse de fantaisie. Ce roman vient donc compléter ce qui s’est produit avant, pendant et après la naissance de l’auteur, Francis Ouellette.

Dans chaque chapitre, l’auteur commence en mentionnant Frigo, avec un langage québécois familier qui représente bien son milieu :

« Frigo avait pas encore huit ans que déjà, y’en avait qui pouvaient entrapercevoir quelques étincelles de son chatoiement intérieur, tandis qu’il arpentait en continu les rues ridées du Faubourg à m’lasse. » (p. 17)

« Frigo achève de fredonner sa toune. » (p. 103)

« Frigo veut sacrer son camp d’la pital. » (p. 115)

Le personnage principal est clairement mis de l’avant, et on comprend rapidement le contexte avant d’entrer dans le détail de ses péripéties.

Sous une plume unique, Francis sait capter le lecteur. Il le fait avec un style à la fois imposant et imagé. En voici un exemple :

« Tu vas trouver que la suite de cette histoire est rough en sacrament. J’aimerais bien dire que j’aurais pas dû la raconter, que je me vautre dans l’évocation d’une certaine misère, que j’en beurre épais. Mais je le ferai pas, parce que l’histoire vraie de Jocelyne Malo, il ne faut pas qu’elle sombre dans l’oubli. Ça fait que tu vas continuer à lire et te fermer la trappe. Jocelyne mérite le sel de tes larmes. » (p. 65)

Qu’il s’agisse d’un impact favorable ou néfaste, les gens que Frigo côtoie influencent ce qu’il devient.

Sa mère, entre autres, est une figure marquante dans sa vie. L’extrait où elle gagne au bingo et l’emmène célébrer au bar alors qu’il n’a même pas 10 ans mérite d’être souligné :

« Au fond, c’est peut-être juste dans notre histoire qu’il a droit au pire – mais c’est pas à moi de m’avancer su’ ça. Si les affaires existent, c’est que c’est de même pis c’est toute. Par contre, je suis certain d’une chose : peu importe le monde où tu croiseras Frigo, il aura toujours de la musique dans le corps jusqu’à ras bord. Comme les lieux, les humaines traînent une chanson en eux. » (p. 98)

« “C’est ta toune.” C’est pas TA toune, mais OK, elle ressemble peut-être à celle que tu as en dedans. Tu montes le volume. Pis là, t’entends rien d’autre que ça… C’est ça que Frigo a ressenti, le soir où sa mère l’a emmené se paqueter la fraise sur de la bière allemande brassée chez nous, dans les “Oum pa pa !” réjouissants d’un orchestre bavarois et l’envahissante odeur de saucisse et de transpiration. » (p. 100)

La musique l’aide à être plus résilient, à traverser des moments durs, et à goûter aux rares instants de bonheur.


Un moment marquant du roman est celui où, par hasard, Frigo sauve Francis alors bébé. Sa mère manque de l’échapper, et Frigo se trouve là, juste au bon moment, pour le rattraper. Ce geste évite à Francis un destin tragique.

Cette scène crée un lien clair entre l’auteur et Frigo, et relie le roman à Mélasse de fantaisie. Pas besoin d’avoir lu le premier, mais ceux qui l’ont fait reconnaîtront cette scène sous un nouvel angle, cette fois centré sur Frigo.

Autre clin d’œil littéraire : l’auteur du livre Rue Duplessis, Jean-Philippe Pleau, est mentionné dans le roman. Le thème de Rue Duplessis aborde aussi les différences de classes sociales au Québec dans une époque semblable.

Francis Ouellette et Jean-Philippe Pleau ont tous deux grandi dans des milieux ouvriers pauvres et sont devenus des auteurs reconnus. Ils nous livrent leur vécu de façon authentique et percutante.

Le lien entre le titre Sirop de poteau et le contenu du roman est illustré dans cet extrait savoureux :

« En fin d’après-midi, Chantale Choquette se sentait brûlée d’avoir tiré le sirop de ses nombreux clients en carême de caresses. […] Même du fin fond de la promenade Ontario, Frigo pouvait fumer les effluves de bines émanant de la rue Poupart. » (p. 21)

Une altercation entre Frigo et le proxénète Marco s’ensuit, ce qui explique pourquoi Frigo est à l’hôpital au début du roman.

Tout compte fait, ce roman apporte une richesse historique, à travers le témoignage d’un être usé par la vie, mais profondément attachant.

Je ne serais pas étonnée qu’il reçoive un prix littéraire. Malgré la pauvreté, le manque d’éducation, les deuils, Frigo incarne un Montréalais francophone des années 70 qui sait se débrouiller et goûter à la vie.

Sa résilience, son amour des petits plaisirs simples, nous poussent à réfléchir sur notre époque. À tous les amoureux de la lecture québécoise : vous ne serez pas déçus par ce bouquin, disponible dans toutes les librairies du Québec.