Still life : guérir les grandes anxieuses

Still life, nature morte ou Chienne(s), selon son titre francophone, est une pièce écrite par Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent. D’abord présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en 2018 avant d’être traduit en anglais et joué à La Chapelle | Scènes Contemporaines, Still life met en scène les symptômes anxieux d’une femme et de tout un monde à la dérive avec une authenticité criante.

« Qu’est-ce qu’il y a? Je ne sais pas »

La protagoniste de Still life hyperventile, voit flou, a peur qu’un toit s’écroule ou d’être affligée d’un mal invisible et incurable. Invisible, oui, certes; incurable, non, pas tout à fait.

Après avoir effectuée une recherche de quatre ans sur les troubles anxieux en collaboration avec le Centre d’études sur le stress humain à Montréal, les autrices de la pièce ont choisi de mettre en scène une protagoniste pour qui, de prime à bord, tout va bien. Un emploi stable, une famille présente, de bonnes amies, des ambitions et des projets. Intelligente, sensible, capable. Et pourtant, quelque chose cloche. Une faille, quelque part, elle la sent, mais ne comprend pas vraiment où elle se loge, où elle respire, cette faille qui laisse tout entrer et sortir, le mauvais comme le beau. Comment se distinguer du monde dans lequel on existe? Un monde surconsommé, effréné, hyper productif, violent, injuste?

La limite se brouille entre le dedans et le dehors, exister au monde est trop douloureux car il transperce la protagoniste autant qu’elle le traverse. Alors elle décide de rester chez elle. Le monde extérieur devenu trop vaste et trop dur, trop plein, est alors réduit à sa plus simple expression : une chambre. La personnage principale s’y isole avec ferveur, malgré les remontrances de sa famille à seulement « faire quelque chose », essayer de trouver une solution, ne pas rester sur place, surtout, surtout continuer à bouger, produire, travailler. Si ce n’est pas au bureau, au moins sur soi-même. Pourtant, même dans cette chambre fermée, les murs sont en carton, son propriétaire entend tout et une jeune artiste palestinienne, Nidaa Badwan, vient lui rendre visite en songe. Même cloîtré.e.s, le monde nous atteint, nous rattrape, nous attire. L’art, surtout, nous tend la main. C’est peut-être une clé de voûte à la guérison.

Les anxieuses

« Notre société souffre d’une anxiété généralisée. Et il y a deux fois plus de femmes que d’hommes qui développent des troubles anxieux. Nous avons voulu savoir pourquoi » – Marie-Ève Milot

Still life porte un regard particulier sur les symptômes anxieux chez les femmes, qui s’avèrent plus fréquents que chez les hommes. Entre les injonctions à la beauté, la politesse imposée, le succès au travail et dans les relations amoureuses, la maternité, la peur de marcher seule le soir : plusieurs sphères de la vie d’une femme sont hautement anxiogènes. La féminité est une performance sévèrement jugée. Les autrices de Still life se sont donc proposées d’y jeter un regard tout spécial.

À travers une gestuelle recherchée et une chorégraphie porteuse, les interprètes crée une fresque vivante sur la solitude, la vieillesse, la féminité, l’art. À travers des jeux de lumière évocateurs, la scène devient un lieu incertain et multifacettes, inquiétant et à l’image des états d’âme de la protagoniste. La forme chorale met au jour la dimension systémique de l’anxiété, collectivisant ses causes et ses symptômes à plusieurs voix, parfois indiscernables.

Still life sera à La Chapelle jusqu’au 9 novembre 2024.