Veuve Chose, un conte dystopique à découvrir

Certains livres nous plongent dans des mondes qui, bien que fictifs, nous forcent à réfléchir sur notre propre réalité. Le roman, Veuve Chose, en fait partie.

L’histoire

Ce roman nous emporte dans un univers à la fois particulier et familier, dans lequel le système gouvernemental impose le service militaire vers l’âge de 17 ans, sinon, la corvée. L’époque du récit n’est pas précisée, mais l’existence de la voiture, l’architecture et de l’usine suffisent pour comprendre que l’histoire se situe dans une période moderne où l’industrialisation bat son plein.

De ce fait, pour notre héros Jean-Marc, le choix est évident entre l’option militaire de « végéter dans une caserne » (p.13) pendant six mois ou l’option de la corvée. Une fois vite fait, il pourra reprendre le cours de sa vie et entreprendre des études pour devenir architecte : il renonce donc au service militaire.

Toutefois, même si la corvée s’exécute rapidement, il reste qu’il s’agit d’une tâche ingrate qui pourrait le hanter pour le reste de sa vie, car la corvée exige qu’il exécute un condamné. Sa « maîtresse de classe », Mame Biron, qui elle-même avait choisi cette option durant sa jeunesse, lui donne des conseils pour bien le préparer, comme éviter de regarder le condamné droit dans les yeux. En même temps, une voix intérieure en lui l’incite à chercher une autre alternative que celle d’accomplir cette corvée :

« Je sais que je n’ai pas le choix. Je dois sauter dans ce trou noir comme tout le monde l’a fait avant moi. Mais je ne peux m’empêcher d’imaginer que je pourrais d’en tirer, me sauver sans le faire. » (p.16-17)

Rendu à la prison où il devait accomplir sa corvée, Jean-Marc change d’avis. Il entame tout le contraire de ce que lui a conseillé Mame Biron à la rencontre d’une vieille dame détenue :

« Parce qu’on me l’a déconseillé, parce que je sais que c’est la dernière chose à faire, je regarde Veuve Chose droit dans les yeux. Ils sont gris comme si la misère en avait délavé le bleu. C’est sûr que, enfant, cette personne avait dans l’œil une couleur que la joie rendait brillante. Elle sent l’anis. Et le camphre. Ce parfum m’étonne. Je cherche le monstre et je ne le vois pas. » (p.32)

À ce moment, sa vie bascule. Refusant d’exécuter Veuve Chose, Jean-Marc devient par conséquent responsable de tous les actes de Veuve Chose en permanence. Puis, contre toute attente, il ressort de la prison non pas avec un, mais deux condamnés sous sa tutelle, car la liste de la corvée de l’État lui avait assigné d’exécuter non seulement Veuve Chose, mais aussi Joe Lepied, un autre criminel. Ces derniers, s’étant résignés à l’idée qu’ils allaient mourir cette journée-là, ressortent de la prison toujours en vie avec un inconnu, leur sauveur Jean-Marc, à qui ils doivent une grande reconnaissance.

À l’extérieur de la prison, tous les trois assis dans une voiture cambriolée par Joe Lepied, c’est le début d’une nouvelle aventure improvisée qui s’entame sur la route au gré du vent ! Ils iront dans différentes destinations, tel que dans une mine. Par la suite, deux d’entre eux seront contraints à travailler dans une usine de bonbons. Avec le temps, ils font mutuellement connaissance et nous font découvrir une partie de leurs secrets, cachés jusqu’au plus profond de leur enfance et qui les ont mené où ils sont rendus aujourd’hui:

  • Joe est en exécuteur professionnel. Il montre l’ironie pour lequel l’insatisfaction de son client, l’État, s’est retourné contre lui. Ce dernier va confier à Jean-Marc le troublant message de sa mère sur son lit de mort.

    « L’oreille collée aux lèvres de sa mère, Joe a entendu ses dernières paroles: Tu fais de la peine à tout le monde, Joe ». […] Faire de la peine, dit-il, c’est comme mon héritage. » (p.75)

    Inévitablement Jean-Marc ressent une sympathie pour Joe.

  • Veuve chose voulait être chimiste, mais elle fut forcée à se marier. Son crime fut d’avoir tué ses enfants supposément par inanition.

    « Des enfants… je déteste ce mot. On n’a pas d’enfance, on a une formation. Moi, j’ai été formé à pâtir. Un jour, j’ai dit non à l’obéissance. Et une jour, j’ai dit non à l’enfance. » (p.67)

  • Alors que Jean-Marc, qui voulait être architecte, révélera plus tard ce qui suit :

    « Je ne sais pas comment expliquer ce qui me semble évident. Imaginer des maisons qui seront habitées par des familles qui en feront le théâtre de leur histoire, c’est ce qu’il y a de plus émouvant, à mon avis. » (p.112).

    On se pose la question du fait qu’il est orphelin, qu’avec ce métier, il peut s’imaginer ce qu’il n’a pas pu vivre pendant son enfance : grandir dans une famille.

Aussi, d’autres personnages méritent d’être mentionnés comme Oleg, un ami d’enfance de Jean-Marc pour qui le service militaire était imposé par sa famille et Myl avec qui Jean-Marc vivra une petite histoire d’amour. Ces derniers représentent ceux qui ont suivi ce qui est imposé par le système et n’osent pas prendre des risques. Ils vont côtoyer notre héros à des moments ponctuels durant l’histoire, mais permettent un regard extérieur face à la situation de tutelle de Jean-Marc.

Au fil du temps, on ressent tout de même un regret de Jean-Marc face à sa décision d’avoir refusé la corvée :

« Chaque jour que je passe avec ces deux-là, mon compte s’alourdit. Vol de voiture. Vol de sandwichs. Je les soupçonne de faire du mal dès que j’ai le dos tourné. Un jour ou l’autre, on va m’arrêter pour leurs délits, et ce sera mon tour de trotter vers la potence avec des entraves aux pieds…. Mame Biron a raison: la vie qui m’attend sera invivable. » (p. 47)

« Je donnerais tout pour être de retour en classe ou glaner dans les tourbières avec Oleg. Ces jours-la ne reviendront plus et ça me fait mal. Je lutte fort contre une envie de pleurer. » (p. 68)

Nous découvrons ainsi, les conséquences du choix de Jean-Marc à l’encontre des conventions imposées par la société et du système de l’État dont il se trouve, peut faire basculer un personnage pour le reste de sa vie, mais peut aussi lui apporte de belles choses!

Mon avis

Bien qu’il ait été averti de la gravité des conséquences de refuser la corvée, Jean-Marc endosse la responsabilité comme si de rien n’était et n’a pas totalement conscience de la suite :

« Quand on est tuteur, on est responsable !
• Je ne vois pas le problème, ça s’est donc réglé sans… sans que ça se fasse ! » (p. 17)

La naïveté et l’attitude bon vivant de Jean-Marc, malgré les soucis qu’il vivra, amènent le lecteur à s’attacher à lui dès le début de l’histoire.
Cette naïveté de Jean-Marc apporte aussi une belle allégeance, malgré le destin de notre héros, qui vit au jour le jour et sait tout de même apprécier les belles choses de la vie, même si le destin le mène sur une voie différente de celle qu’il visait.

Même s’il va parfois regretter sa décision, Jean-Marc tire du positif de ce qu’il vit, comme le simple fait de partir en route accompagné de deux personnes. Lui qui a été orphelin, ces personnes ont su prendre soin de lui à leur façon, illégalement, mais avec de bonnes intentions envers Jean-Marc, en lui fournissant un sandwich, en se procurant une voiture et en soignant son œil infecté.

Incontestablement, une belle amitié se développe entre Jean-Marc, Veuve Chose et Joe Lepied, sans jugement, malgré leur lourd passé. Lorsque l’un d’eux n’est plus là, cette amitié se fait davantage ressentir :

« Je tends le bras pour chercher un appui et je comprends – c’est bête de ma part – que je cherche Joe. » (p. 87)

Cette amitié est encore plus marquante entre Veuve Chose et Jean-Marc. En quelque sorte, même si Veuve Chose n’a pas du tout été habile avec ses propres enfants, elle a su démontrer un côté très maternel envers Jean-Marc. Un aspect qui lui a manqué durant son enfance :

« Jean-Marc, il y a des femmes qui sont faites pour se perdre dans l’autre et je suis bien contente pour elles, mais les femmes comme moi sont nées pour se perdre dans la science, la nomenclature des terpènes et l’invention des essences. Je n’étais pas faite pour être mère, et probablement que ta mère non plus. Si ça se trouve, elle ne t’a pas abandonné, elle a excisé une tumeur de chair avant qu’on l’oblige à la nommer, elle s’est allégée d’une entrave qu’un homme lui avait greffée de force. Ce n’est pas ta faute… » (p. 66).

Envers les autres, leur complicité va même jusqu’à feindre d’être mère et fils pour arriver à leurs fins et se faire engager dans une usine :

« Ça, tu vois, Bip, ça m’intéresserait…, dit Veuve. J’ai des notions de chimie. »

« Je renchéris : Oui, maman, je suis sûr que tu aimerais ça. »

« Veuve me regarde avec un grand sourire. » (p. 90)

« En une heure, Veuve Chose est passée de madame Nadeau à maman, puis à 1212. Quant à moi, je suis 7017. » (p. 91)

Au final, malgré les crimes impardonnables de Veuve Chose et Joe, ces derniers sont aussi, pour Jean-Marc, des humains qui ont vécu leurs propres difficultés et qui, si on prend le temps de les connaître, ont quelque chose de beau à offrir. Il éprouve non seulement de l’empathie envers ces condamnés, mais il finit par s’y attacher et les aimer tels qu’ils sont :

« – J’aimais Joe.
• C’était un tueur professionnel.
• Je sais.
• Je sais, mais je l’aimais quand même. » (p. 78)

En somme, ce livre apporte bien des révélations sur les conséquences et les secrets des personnages. L’auteur, dans sa subtilité, explore ces secrets à travers le destin auquel ils font face, tout en les liant à leur enfance, nous rappelant qu’eux aussi ont eu une mère autrefois. Une touchante candeur et naïveté remplacent la haine, la méfiance et le jugement par l’amitié, les petits bonheurs du présent, la bienveillance et la résilience. Un vrai bonbon que l’on savoure longtemps et qui vaut la peine d’être relu pour mieux saisir la profondeur de cette histoire fictive originale !

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