Le duo de créateurs Posthumains composé de Dominique Leclerc et Patrice Charbonneau-Brunelle propose une nouvelle expérience théâtrale intitulée Une vie intelligente. Le spectacle présenté au Théâtre Jean-Duceppe se penche sur les effets délétères de l’intelligence artificielle sur l’humanité et sur l’environnement. Comment pouvons-nous composer avec cette forme de technologie exponentiellement modulable et sa menace grandissante face à l’intelligence et à l’identité humaine?
Après avoir transcendé les codes du théâtre avec sa dernière création, i/o, une immersion sensorielle et vertigineuse présentée en 2021 au sujet des complexités du corps et des sens humains à l’ère des biotechnologies, le duo Posthumains poursuit ses élans en produisant un spectacle qui s’inscrit cette fois-ci davantage dans la lignée des œuvres de théâtre documentaire. Le projet qui met en opposition technologie et philosophie s’attarde sur l’urgence d’agir dans un contexte numérique hautement imprévisible.

Le déploiement de l’IA filant à une vitesse ahurissante et le manque de balises sociétales et philosophiques pour l’encadrer inquiètent les créateurs d’Une vie intelligente. À une ère où les ultra riches et les grandes corporations tirent les ficelles de ce phénomène technologique sans précédent, l’humanité et ses codes d’identité se voient confrontés à une entité qui mute férocement, alors que les humains sont, pour la plupart, démunis de toute littéracie numérique. C’est à partir de telles pistes de réflexions que le duo de création a mis en œuvre le spectacle qui s’articule à travers des idées plurielles et qui, par-dessus tout, appelle au pouvoir collectif humain.
La proposition théâtrale hors norme est produite en partenariat avec l’Université de Montréal et des artisan·es de la Déclaration de Montréal IA responsable. Dans un esprit revendicateur et invitant à la résistance, Une vie intelligente cherche à utiliser l’art, la poésie et la parole pour engendrer une conversation collective. Les artistes étant souvent les vecteurs de changement d’une société, on sent bien le désir brûlant des créateurs d’activer des discussions urgentes.

Tout au long du spectacle, on assiste et on participe à un moratoire sur les effets de l’intelligence artificielle sur l’humanité et sur l’environnement. Sur scène, l’autrice du texte Dominique Leclerc côtoie comédiens et interprètes. Parmi les intervenants, on nous présente un étudiant au doctorat en philosophie qui se penche sur l’éthique des machines, une professeure universitaire et une vulgarisatrice qui s’intéresse aux phénomènes technologiques. Des participants du public sont aussi choisis pour s’amener sur scène et travailler en arrière-plan avec l’une des intervenantes du spectacle. Le petit groupe s’affaire à esquisser un scénario prospectif idéal comme projet de société à établir pour palier aux effets nocifs de l’IA.
Soudés par leur complicité sur scène, les interprètes et intervenants alimentent, par leur intensité et leur engagement, le mouvement et le flux de réflexions engendrés par l’œuvre. Le tout forme une tempête habilement chorégraphiée. La scénographie est assez éclectique et dynamique. Sans être un désaveu de l’avancement technologique, on nous présente une pensée critique et aiguisée qui est accompagnée d’une recherche éclairée.

Le spectacle éclate les conventions du théâtre et même celles du théâtre documentaire en entremêlant des scènes poétiques, des chorégraphies, des moments interactifs. La ludification du concept met l’accent sur la cohérence entre le fond et la forme. Malgré quelques moments de longueur et quelques scènes qui semblent moins nécessaires, Une vie intelligente est une œuvre à voir. La pièce est présentée chez Duceppe jusqu’au 29 mars.