L’Autre Bout du monde : un voyage vers soi

Dans L’Autre Bout du monde, Maryse Pagé explore avec sensibilité la rencontre entre deux femmes que tout oppose : Mira, 17 ans, et Marguerite, 69 ans. Réunies par un road trip improvisé de l’Abitibi jusqu’en Gaspésie, elles prennent la route en coccinelle jaune avec Flo, le bouledogue français, sans vraiment savoir ce que ce voyage réveillera en elles. Entre secrets, deuil, blessures intimes et quête de liberté, l’autrice tisse un récit touchant sur la complicité intergénérationnelle et la découverte de soi.


Mira, 17 ans, répond à une annonce publiée par une dame plus âgée, Marguerite, qui cherche quelqu’un pour l’accompagner dans un road trip le temps d’un été. Même si cette femme lui est totalement étrangère, Mira accepte de la conduire de l’Abitibi vers la Gaspésie pour vivre une nouvelle aventure, sans vraiment connaître les détails avant d’accepter. Avec sa relation amoureuse devenue étouffante et le deuil récent de sa mère, sortir de sa zone de confort lui apparaît comme la meilleure porte de sortie à son mal-être.

Célibataire, Mira s’impliquait autrefois dans plusieurs activités qu’elle aimait, mais une fois en couple, elle a tout laissé tomber pour son amoureux Justin. Celui-ci prévoyait qu’ils passeraient l’été ensemble chez ses parents à l’Île-du-Prince-Édouard. Pourtant, Mira choisit d’aller en road trip avec Marguerite, ce qui l’empêchera de suivre le plan de son copain. Elle devra donc le lui annoncer, et il n’aura pas d’autre choix que de comprendre, car elle est décidée à parcourir le Québec en voiture.

Après cette décision, Mira et Marguerite prennent rendez-vous en personne afin de faire connaissance avant le départ. Mira fait aussi la rencontre du bouledogue qui fera partie du voyage. Celle-ci, nommée Florence, n’a aucune difficulté à apprivoiser la présence de Mira. Bien que Marguerite ait une personnalité hors du commun, un peu libertine à presque 70 ans, Mira apprécie tout de même sa compagnie, au détriment de sa relation avec Justin.

À bord d’une jolie Coccinelle à quatre roues, une décapotable vintage modernisée, les deux femmes se rejoignent à nouveau pour le véritable départ, à Rouyn-Noranda, en Abitibi. En cours de route, elles s’arrêtent à de multiples destinations où elles découvrent de magnifiques paysages québécois qui leur font du bien. En direction de la Gaspésie, en passant par Mont-Tremblant, Québec, Kamouraska, Saint-Jean-Port-Joli, Rivière-du-Loup, Matane, Sainte-Anne-des-Monts, Mont-Saint-Pierre, Gaspé et finalement Cap-des-Rosiers, elles traversent bel et bien l’ensemble de la province jusqu’à « l’autre bout du monde ».

Ainsi, le lecteur découvre la naissance d’une belle amitié entre deux êtres de générations différentes, sans lien de parenté, qui apprennent à vivre ensemble, à se côtoyer et à veiller l’une sur l’autre le temps d’un road trip. Des échanges de connaissances se partagent graduellement entre elles. Malgré leur différence d’âge, elles réussissent à trouver des intérêts communs, comme le goût de la liberté, du voyage et de la musique.

« À ce moment même, je vois apparaître une étincelle dans ses yeux. Je pense qu’on vient de connecter, toutes les deux. C’est vraiment super parce qu’on a trente-trois heures de route à faire aller-retour, ce qui fait pas loin de trois mille kilomètres. Je suis donc vraiment heureuse qu’on ait les mêmes goûts musicaux. Je ne m’attendais pas à ça. » p. 29.

Cette belle complicité amène aussi des révélations et des secrets que même leurs proches respectifs ne connaissaient pas. Sans nécessairement remplacer sa mère, la présence d’une adulte plus âgée et à l’écoute apporte à Mira un soutien moral important. Bien que Mira ait toujours son père, avec qui elle s’entend bien, on comprend que l’autrice préfère miser l’histoire sur la relation qui se développe entre femmes : une jeune femme et une femme d’âge plus mûr. Et, peu importe la personne qui accompagne Mira en voyage, celle-ci ne pourra jamais remplacer complètement sa mère. Le voyage lui fera néanmoins grandement du bien pour surmonter sa douleur intérieure. En parallèle, Marguerite se réjouit qu’une jeune fille puisse conduire pour elle vers une destination remplie de souvenirs, que le lecteur découvrira également.

En fait, Mira et Marguerite portent chacune quelque chose de brisé ou de corrompu, qu’elles doivent tenter de réparer, d’améliorer ou, si la volonté de changer n’y est pas, de transformer en quelque chose de plus sain. Mira, par exemple, a encore beaucoup de difficulté à se remettre du décès de sa mère et se mutile en silence. Marguerite, quant à elle, n’hésite pas à voler de petites choses chez les autres partout où elle va.

En discutant avec Marguerite, Mira se rend compte que sa relation amoureuse l’empêchait de vivre pleinement, Justin se révélant très contrôlant. La distance lui fait du bien, et elle devient de plus en plus indifférente aux réactions de son copain par texto ou téléphone. Lorsqu’elle revoit Justin un peu plus tard dans le roman, celui-ci ressent de la jalousie, alors qu’en parallèle Mira développe des sentiments pour une fille rencontrée en cours de route.

Ce road trip permet aux deux femmes de développer une complicité touchante tout en partageant avec le lecteur des réflexions féministes à travers leurs échanges et leurs pensées. Si vous avez envie d’un road trip le temps d’une lecture pour découvrir le Québec, c’est un joli bouquin léger qui fait du bien et permet de changer d’air.