En 2015, Samuel Cantin publie Whitehorse, un roman graphique contemporain humoristique publié aux Éditions Pow Pow. L’album présente l’histoire du couple formé de Laura, comédienne et Henri, libraire et aspirant auteur, qui traverse une période houleuse au moment où Laura saisit l’opportunité d’incarner le rôle principal d’un film du flamboyant réalisateur à la réputation douteuse nommé Sylvain Pastrami.

Ce sont notamment les dialogues riches et l’humour au ton finement décalé qui ont fait de cette bande dessinée un succès dès sa parution. On a d’ailleurs décerné plusieurs prix à l’auteur pour cette œuvre, dont le Bédélys 2016 pour meilleur album de l’année au Québec. Récipiendaire de plusieurs autres prix littéraires, Samuel Cantin s’est illustré ces dernières années comme l’un des bédéistes et scénaristes des plus talentueux de sa génération. À partir de ce scénario satirique, l’auteur s’est entouré de Guillaume Laurin et de Sébastien Tessier pour remanier le texte afin d’en faire une adaptation théâtrale. C’est la Cinquième Salle de la Place des Arts qui accueille la production de Whitehorse présentement jusqu’à la mi-décembre.
Dans la pièce, on suit le quotidien de Laura et Henri qui est bouleversé par ce premier rôle que décroche Laura, qui la mènera à s’exiler pendant trois mois pour tourner le film à Whitehorse, au Yukon, aux côtés de l’infâme réalisateur. La jalousie de Henri le poussera à poser toutes sortes de gestes désespérés et impulsifs. Henri découvrira aussi plus tard qu’il est atteint du syndrome de la tortue, une condition médicale totalement loufoque. Dans une caricature complète du milieu du cinéma québécois, Whitehorse se démarque avec un ton satirique avec, comme support, de forts éléments visuels et scénographiques.
L’aspect ludique issu du médium du roman graphique est bien transposé dans la mise en scène qui est assurée par Simon Lacroix. La temporalité changeante et fragile, les lieux caricaturaux et les éléments visuels graphiques sont incorporés dans la scénographie qui demeure amusante et engageante tout au long du spectacle. Le ton employé dans le texte est cohérent et se situe, la plupart du temps, dans un espace où le contexte réaliste est constamment transgressé. Le style décalé est bien représenté dans les dialogues qui sont crus, absurdes et réussissent la majeure partie du temps à créer un effet de surprise dans leurs chutes.

Sébastien Tessier et Charlotte Aubin, qui tiennent les rôles principaux, se révèlent dans Whitehorse en jouant avec beaucoup de finesse alors qu’ils maîtrisent très bien les codes de l’humour absurde. Guillaume Laurin est lui aussi brillant dans son interprétation du réalisateur complètement déjanté qui ne cesse de nous surprendre par ses comportements marginaux et ridicules. Éric Bernier, Sonia Cordeau, Vincent Kim et Oscar Desgagnés ont aussi des rôles plus mineurs dans la production et s’accordent au rythme décalé du jeu des autres comédiens. L’univers éclaté dépeint dans le roman graphique est bien représenté dans cette version scénique.
La trame satirique se tisse à travers un schéma mettant constamment en opposition un sentiment d’inconfort et un procédé humoristique d’exagération. La tension entre l’humour au second degré et le thème de l’auto-dépréciation sont bien exploités et ajoute un effet de style assez singulier. Dans certains moments de la pièce, on s’embourbe dans la satire et on répète à plusieurs reprises les mêmes recettes humoristiques et cascades. C’est dans ces digressions qu’on perd un peu de l’ingéniosité et de l’efficacité du scénario initial contenu dans le roman graphique. Pour le reste, l’adéquation entre la mise en scène et l’adaptation du texte est très réussie.

Whitehorse est la pièce tout indiquée pour passer un bon moment tout en humour et en légèreté. Le jeu des comédiens rend justice au texte rythmé et cartoonesque. Une belle réussite de la compagnie de production Couronne Nord. Whitehorse est à l’affiche de la Cinquième Salle de la Place des Arts jusqu’au 16 décembre 2023. Pour plus de détails, c’est ici.