24 poses (portraits) chez Duceppe : l’intime sous les banalités

Le théâtre Duceppe nous présente ces jours-ci la comédie dramatique 24 poses (portraits), qui donne le coup d’envoi à sa saison 2026-2027. L’œuvre de Serge Boucher avait d’abord été créée en 1999 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, puis adaptée pour la télévision en 2002. Elle n’avait jamais été remontée depuis. Vingt-sept ans plus tard, elle revient sur les planches dans une version renouvelée et de plus grande ampleur, portée par Guylaine Tremblay, à qui l’on doit l’idée de ressortir la pièce.

24 poses (portraits) réunit les membres de la famille Dubé le temps d’une journée d’été passée dans la cour arrière d’un bungalow de banlieue, à l’occasion des 40 ans de Richard, le fils aîné. Nous sommes en août 1997, et les sujets convenus, les blagues insignifiantes et les échanges en surface fusent de toutes parts. Derrière ces interactions parfois ludiques, parfois empreintes de tendresse, parfois chargées d’une certaine lourdeur, se trace la dynamique complexe d’une famille de classe moyenne aux prises avec des difficultés financières, des conflits non résolus et de nombreux non-dits.

Le groupe, le bruit et les banalités

Le clan repose sur des archétypes immédiatement reconnaissables, sans jamais verser dans la caricature. Le patriarche, peu loquace, s’indigne facilement et se montre maladroit dès que les conversations prennent une tournure plus émotive. Le bruit des conversations qui s’empilent et des répliques qui s’entrecoupent est régulièrement interrompu par des ruptures de ton qui s’invitent au-dessus du plateau de jeu de la scène principale. On y voit défiler des scènes où, un à un, les personnages se mettent en retrait pour trouver un bref répit à l’intérieur de la maison, dans l’une des pièces. D’une scène à l’autre, on passe du tourbillon social, où chacun tient son rôle devant les autres, au ressenti plus intime, jusqu’aux zones sombres de leurs enjeux personnels, qui touchent à l’identité, à la santé mentale et physique, et aux liens qu’ils entretiennent entre eux.

Guylaine Tremblay et Martin Drainville dans 24 poses (portraits) chez Duceppe
Crédit photo : Danny Taillon

La beauté dans le retrait et la mélancolie

Dans ces brèches de respiration, on perçoit tout ce qui ne se dit pas : l’intime, la mélancolie, les tensions. Tout au long de la fête d’anniversaire, Nicole (Myriam Fournier), la conjointe de Richard, s’affaire à servir tout le monde sans jamais s’asseoir, tentant sans relâche de prendre part aux conversations et de donner l’impression que tout va bien. Dans l’un de ces interludes, on la retrouve pensive dans sa cuisine, découpant des coupons-rabais, une expression de terreur au visage. Ces scènes muettes, accompagnées de quelques notes de piano furtives et mélancoliques signées Laurie Torres, sont particulièrement évocatrices et maîtrisées. La scénographie d’Anne-Sara Gendron ajoute une grande profondeur à la dualité de l’œuvre : d’un côté le chaos de la vie au sein du groupe familial, de l’autre l’intimité, les silences et tout ce qui demeure caché. Les images, parfois vues en plongée, offrent également une perspective nouvelle sur le jeu des comédiens, tout en retenue, mais chargé de ce qui ne se dit pas.

Scène de 24 poses (portraits) de Serge Boucher au Théâtre Jean-Duceppe
Crédit photo : Danny Taillon

Le texte de Serge Boucher porte la signature qu’on lui connaît. Les répliques crues et les blagues salaces s’entrecroisent et donnent à la pièce cette couleur familière de l’auteur, reconnu pour sa façon de faire surgir l’intime et la complexité à travers des vies et des dynamiques ordinaires. D’une durée de près de deux heures, le spectacle aurait toutefois gagné à être resserré de quelques minutes afin d’éviter certaines longueurs et répétitions.

Une mise en scène qui fait parler les silences

Édith Patenaude signe une mise en scène brillante et créative. Elle sait faire parler les scènes tout en retenue et mettre en relief la vie intérieure des personnages, qui se révèle avec une grande ingéniosité par le travail visuel et sonore. La metteuse en scène a elle-même évoqué un Tchekhov québécois pour parler de la pièce, et le rapprochement se défend. Boucher installe une atmosphère chargée et souligne le tragique de situations en apparence banales. La mélancolie qui traverse les scènes de retrait rappelle elle aussi cet univers.

Un niveau de jeu remarquable

Le jeu des comédiens est franchement exceptionnel, d’une justesse et d’une sensibilité désarmantes chez tous les interprètes, sans exception. Guylaine Tremblay brille dans le rôle de Claire, la mère du clan, et livre une performance sans faille. La comédienne faisait partie de la distribution originale, en 1999, où elle incarnait Carole, le rôle repris ici par Émilie Bibeau. Martin Drainville, en père bourru, Émilie Bibeau et Marc Beaupré sont tout aussi complets et solides, tout en nuances et en vérité.

24 poses (portraits) est présenté jusqu’au 3 octobre 2026 au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts.

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