Après l’immense succès de son roman autobiographique Rue Duplessis, ma petite noirceur, Jean-Philippe Pleau s’empare maintenant de la scène. Adaptée par David Laurin et mise en scène par Marie-Ève Milot, la pièce propose une plongée dans l’enfance d’un garçon de Drummondville des années 80-90 qui, malgré les obstacles sociaux, est devenu sociologue, auteur et animateur à Radio-Canada. Pleau incarne lui-même son récit, épaulé par les comédiens Michel-Maxime Legault et Steve Laplante. Résultat : une œuvre intime, intelligente et profondément touchante.

Une attente à la hauteur de l’œuvre
Ayant lu et aimé le roman, mes attentes étaient élevées avant d’assister à la pièce. Elles ont été comblées. Pleau raconte avec une honnêteté désarmante ce qu’il appelle sa « migration intérieure », celle d’un « transfuge de classe » : grandir dans un milieu défavorisé, marqué par les préjugés et les peurs, puis s’en éloigner grâce aux études et à la radio. Mais ce parcours reste teinté d’une dualité : étranger au monde de son enfance, il se sent aussi mal à l’aise dans celui des élites éduquées.
Dès les premières répliques, le ton est donné : ce récit intime parle autant de lui que de tous ceux et celles qui, au Québec, vivent entre deux mondes.

Trois acteurs, une multitude de voix
L’un des grands atouts de la pièce est la manière dont les trois acteurs incarnent cette histoire. Pleau, bien sûr, porte sa propre voix avec émotion et sincérité. À ses côtés, Steve Laplante et Michel-Maxime Legault changent de rôle avec une fluidité remarquable, passant du père à la mère, d’un ami d’enfance à une autre facette de Jean-Philippe. Sans costume ni accessoire supplémentaire, ces transitions sont claires et efficaces, rendant la narration toujours facile à suivre.
Leur complicité scénique fait ressortir la complexité du récit : l’enfant effrayé, l’adolescent en révolte, l’adulte devenu intellectuel… et tous les personnages qui l’entourent.
Un décor qui évolue avec l’histoire
À l’arrivée dans la salle, le spectateur découvre un bungalow typique des années 80 : façade de brique, garage à droite, pelouse bien entretenue et voiture blanche stationnée. Ce décor réaliste occupe presque toute la scène.
Puis, au fil de la pièce, la maison se transforme : une fenêtre disparaît, puis un pan de façade s’efface, révélant le salon et la salle à manger. Finalement, la devanture recule et la maison perd son toit, comme si l’on ouvrait son intérieur. Ces métamorphoses scéniques, accentuées par des jeux de lumière et de musique, accompagnent parfaitement l’évolution du récit. Un claquement de doigts de Pleau, et l’ambiance change : dramatique, tendre ou joyeuse.

Un récit par thèmes, pas par dates
Comme dans le roman, la pièce ne suit pas une chronologie linéaire. Chaque scène est introduite par une voix féminine qui annonce un thème : la shop du père, la garderie familiale, la soirée de hockey, l’hôpital, les insultes d’enfance, les peurs irrationnelles. On voyage ainsi de ses 5 ans à sa vie adulte, puis de retour à l’enfance, en enchaînant souvenirs et réflexions.
Ces fragments s’additionnent pour dresser un portrait complet : celui d’un garçon qui a grandi avec la peur d’avoir peur, élevé par des parents aimants mais prisonniers de leurs croyances et de leurs limites, et devenu un adulte critique et reconnaissant.
Entre rires et larmes
Le spectacle alterne constamment entre humour et émotion. Le public rit aux éclats devant certaines anecdotes, comme le père analphabète qui manque la sortie d’autoroute vers Longueuil et se retrouve à Montréal, ou devant les mises en garde absurdes de la mère, incarnée avec brio par Michel-Maxime Legault.
Mais il y a aussi des moments d’une intensité bouleversante. Quand Pleau regarde les projections de photos de lui enfant, dos au public, l’émotion est si forte qu’on croit le voir pleurer réellement. On sent le poids des souvenirs, mais aussi la tendresse qui persiste malgré les blessures.
Cette alternance constante garde le spectateur engagé : on rit, on s’émeut, on réfléchit.
Le rôle marquant de la mère
Parmi tous les personnages évoqués, la mère Claudelle se distingue particulièrement. Jouée par Michel-Maxime Legault, elle est à la fois drôle, touchante et reconnaissable pour quiconque a grandi avec une mère inquiète et protectrice. Ses peurs absurdes, interdire les moules ou les mets chinois de peur d’un empoisonnement, deviennent des scènes comiques, mais elles révèlent surtout la méfiance et l’ignorance héritées d’un milieu défavorisé.
En montrant comment il a dû se libérer de ces peurs pour élever ses propres enfants différemment, Pleau nous invite aussi à réfléchir à nos propres héritages familiaux.

Une pièce profondément québécoise
Plus qu’une autobiographie, Rue Duplessis, ma petite noirceur est un miroir tendu à la société québécoise. Pleau parle de son enfance, mais aussi des inégalités socioéconomiques qui continuent de marquer les destins. Sa réflexion sur la dualité entre deux mondes, celui de ses origines modestes et celui de son milieu actuel, résonne avec tous ceux et celles qui ont connu un décalage semblable.
Même si son parcours est unique, il rejoint l’universel : on a tous une enfance, des peurs, des contradictions, et un rapport complexe à nos origines.
Verdict : un coup de cœur
Tout, dans ce spectacle, contribue à son succès : le décor ingénieux, la mise en scène fluide, la musique évocatrice, la complicité entre les acteurs et surtout la sincérité de Jean-Philippe Pleau.
Comme son roman, la pièce frappe par son authenticité et par sa capacité à faire rire autant qu’à émouvoir. On en ressort avec plus qu’un souvenir de théâtre : une réflexion profonde sur ce que signifie grandir au Québec, sur ce que l’on hérite et sur ce que l’on choisit de transmettre.