Entrevue : au cœur de Dans la cuisine des Nguyen

À l’occasion du passage à Montréal de l’équipe du film Dans la cuisine des Nguyen, j’ai rencontré le réalisateur Stéphane Ly-Cuong et la comédienne Clotilde Chevalier.

Synopsis du film

Entre Broadway et le restaurant familial, Yvonne Nguyen (Clotilde Chevalier) mène une double vie : « Reine des nems (rouleaux impériaux vietnamiens) » dans des publicités de supermarché le jour, elle enchaîne les auditions de théâtre musical la nuit. Lassée des rôles stéréotypés et en pleine rupture, elle se réfugie dans le restaurant de sa mère (Anh Tran-Nghia). Entre elles, le dialogue est rompu : sa mère, marquée par l’exil, ne comprend pas cette soif de scène qu’elle perçoit comme une forme d’ingratitude.

Stephane Ly Cuong (Photo par Olivier Vigerie)

Stéphane Ly-Cuong est réalisateur, scénariste et comédien français d’origine vietnamienne. Dans la Cuisine des Nguyen est son premier long métrage.

Vous racontez cette histoire à travers l’intimité familiale et la cuisine. Qu’était-il essentiel pour vous de montrer à travers ces gestes culinaires ?

« Dans la genèse du projet, la cuisine est venue très tôt. Elle devait faire partie de l’identité de ce film. Dans notre culture vietnamienne, l’amour et l’affection ne passent pas forcément par la parole, mais très souvent par des gestes, et notamment par la cuisine. Elle permet de dire à l’autre qu’on l’aime. Quand on prépare son plat préféré, quelque chose qui prend des heures, c’est une façon de dire : “je pense à toi”. C’était une manière de montrer cet aspect de la culture vietnamienne, très différent de la culture française ou latine, où l’on dit davantage les choses de façon plus frontale. Et puis, la cuisine vietnamienne est délicieuse. C’est aussi un moyen de la mettre en lumière et de montrer d’autres façons de communiquer. »

Stéphane me parle aussi d’une scène intime dans le film, où la mère prépare le bánh chưng, un plat traditionnel du Nouvel An vietnamien. Habituellement, ce plat se prépare à plusieurs. Dans le film, elle le fait seule. Un geste simple, mais chargé d’histoire. Tout part du restaurant, mais le film creuse plus loin.

Selon vous, qu’est-ce que ce film peut changer dans la manière dont on perçoit les familles issues de l’immigration ?

« Avant même la perception, c’est déjà le fait que ce genre de film existe. En France, la communauté vietnamienne existe depuis longtemps, mais elle n’existe pas à l’écran. Elle apparaît dans de petits rôles. On n’a pas encore le droit d’être des personnages principaux. Ce film apporte déjà cette proposition-là.
Ce qui est important pour moi, c’est de montrer cette communauté de l’intérieur. On essaie de changer cette perception de stéréotypes selon laquelle nous ne serions que des masseuses, des prostituées asiatiques ou des hommes de la mafia chinoise. Il s’agissait de montrer des profils différents, avec des âges et des générations variés. Ce ne sont pas des femmes soumises et dociles comme on les montre habituellement. »

Le film est centré sur des personnages féminins, et ce n’est pas un hasard. Le réalisateur s’est inspiré de sa mère (forte, dramatique, comique) et de ses cinq grandes sœurs. Il veut démontrer que les femmes vietnamiennes ne sont pas dociles. Elles sont résilientes. Elles ont traversé la guerre, l’exil et le déracinement, puis ont pris leur destin en main.

Une autre scène m’a particulièrement marquée : celle du slow, unique flashback du film. Je lui ai demandé si c’est un hommage à son père disparu. Il m’a répondu avec beaucoup de douceur :

« La scène de la danse est un hommage aux parents. En tant qu’enfants d’immigrants, on voit nos parents travailler pour notre avenir, s’enraciner dans un pays qui n’est pas le leur. La scène de danse permet de montrer qu’ils étaient jeunes, beaux et amoureux. Qu’ils ont eu une autre vie avant. C’était une façon de montrer un autre aspect de cette génération qu’on connaît surtout à travers le déracinement et la survie. »

Ce moment suspendu rappelle que derrière les parents que l’on a connus dans l’effort et la responsabilité, il y a aussi une jeunesse, des rêves et une histoire d’amour qui précèdent l’exil.

Comment décririez-vous la place des artistes issus de la diaspora vietnamienne dans le cinéma français ?

« Il y a une évolution, mais elle est lente. Linh Dan Pham (Indochine) a été la première comédienne vietnamienne mise en lumière. Elle est restée longtemps la seule. Les talents sont là. Il faut simplement leur donner la place de s’exprimer. Il faut être patient et ne pas lâcher. »

Quel sentiment aimeriez-vous que le public emporte avec lui en sortant de la salle ?

« On avait envie de transmettre de la joie. Et si, après cela, le film peut ouvrir à des discussions sur l’identité, la transmission et l’immigration, c’est encore mieux. J’ai grandi avec l’absence de représentation asiatique à l’écran. À travers ce film, j’ai voulu montrer qu’on peut mélanger les genres. »

Née en Corée du Sud et adoptée par des parents français, Clotilde Chevalier connaît le personnage d’Yvonne Nguyen depuis 14 ans, qui est initialement apparu dans la pièce Cabaret Jaune Citron de Stéphane Ly-Cuong. Dans la Cuisine des Nguyen est une adaptation de cette dernière.

Elle a entamé sa carrière en comédie musicale. Elle me confie avoir arrêté le métier d’actrice il y a dix ans et avoir amorcé une carrière comme cheffe de cuisine. Elle a repris son rôle de Yvonne Nguyen uniquement pour le long métrage.

Yvonne est partagée entre ses rêves et la loyauté envers sa mère. Où se situe la ligne entre respect des racines et affirmation de soi ?

« C’est très spécifique à chaque individu et à chaque histoire. Ça dépend aussi de ta place dans la famille. Je suis l’aînée : je suis hyper consciente de ma place et de la tradition. Je ne veux pas blesser. J’ai un peu le syndrome de la fille aînée : il faut que tout se passe bien. Mais je crois qu’il faut vivre sa propre vie. Si quelque chose me fait vibrer, c’est ça que je vais faire. Il faut garder le respect, mais il faut s’affirmer soi-même. »

Un moment du tournage qui vous a marquée ?

« La scène de Marie-Antoinette. En France, quand on est une comédienne d’origine asiatique, on s’imagine qu’on ne jouera jamais dans un film d’époque, car on ne correspond pas. Stéphane m’a dit qu’on allait le faire quand même. J’ai trouvé incroyable d’enfin porter cette robe de rêve. On a tourné cette scène le jour de mon anniversaire dans un beau théâtre. Je trouve ça génial de réaliser ce rêve. »

Si le film était un plat asiatique… lequel serait-il ?

« Pour moi, c’est comme des accompagnements coréens. C’est un film qui a plein d’ingrédients, plein de choses différentes à savourer. Si vous le regardez une première fois, vous aurez envie de goûter une partie. Et si vous avez envie de le revoir, vous aurez peut-être envie de partager ou de discuter d’autres aspects. »

Dans la Cuisine des Nguyen est un film qui parle de racines, de transmission, mais aussi de liberté. Des générations qui apprennent à se comprendre et à s’aimer par des gestes simples dans la cuisine. Surveillez le prochain article pour notre avis sur le film, qui prendra l’affiche le 27 février au Québec.

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